—Septime, ne croyez-vous pas prudent de ne vous pas présenter à l'arrivée de l'abbé qui ne sera point charmé de vous trouver dehors à une heure aussi avancée? Monsieur Durosay et moi suffirons peut-être à lui faire honneur... à moins que madame...

—Oh! non! fit madame Durosay, ce serait vraiment un peu tard, je rentrerai.

Septime sentit son cœur bondir; il eut une pâleur soudaine et se cramponna à la table. Rentrer ce soir avec elle, c'était tout son désir, toute sa volonté même. On lui eût offert les royaumes du monde, il eût répondu: «J'aime mieux rentrer ce soir avec elle.» Et on lui disait: «Septime, rentrez»; et elle semblait lui dire: «Septime, rentrons!» Et il ne pouvait pas. Tout son être était cloué sur place; une étrange paralysie le tenait immobile, et déjà il cherchait des raisons pour ne pas rentrer ce soir avec elle.

Grandier comprit qu'il ne l'avait jamais tant désirée et que la passion la plus éperdue valait, seule, cette abstention timide, et il insistait, tout en conversant, de temps en temps, par un mot.

Septime levait des yeux affolés sur la jeune femme et il ne recevait de toute sa personne que le coup de massue qui anéantit. C'était à l'intérieur du coude, et parmi la blancheur des bras, le léger nuage bistré coupé d'un ou deux sillons bleus dont le baiser possible lui brûlait les lèvres; c'était son cou, sa nuque, et le peu de cette chair de gorge apparente, prometteuse d'épouvantables délices dont la seule représentation le mettait presque en défaillance; sa bouche enfin; et puis, elle, elle, en tout cela; la troublante idée d'une personnalité d'élection, de l'être entre tous, image fragile et vacillante, tantôt consumée par le feu de la chair, tantôt revivante dans les flammes mêmes de la luxure pour un ravissement vraiment trop aigu pour la terre.

M. Durosay, inopinément, apporta un appoint:

—Je gage, dit-il, que monsieur Lureau-Vélin oublie que nous avons à causer affaires...

—Vous avez perdu, car j'y songeais tout juste, dit effrontément M. Lureau-Vélin qui continuait de se délecter des lèvres de madame Durosay.

À ce moment, M. Grandier, qui ne redoutait pas les entreprises excentriques, résolut d'implorer le galant pour ses petites fins immédiates et pressantes.

—Aidez-moi, cher monsieur, signifiait son coup d'œil, à jeter incontinent la petite femme qui vous fournit tant d'agrément, dans les bras de ce jeune homme embarrassé qui en mourra d'envie un peu plus tôt que vous.