Elle n'avait jamais parlé; il n'avait reçu d'elle que son étreinte, ses baisers et ses «chut! chut!» Dès l'heure d'amour, elle semblait ne plus le connaître et leurs transports étaient silencieux. Jamais elle ne l'avait appelé par son nom.

Elle était d'une grande imprudence; elle recevait en tout lieu, à tout instant du jour, les caresses de cette jeune fougue aveugle. Elle ne savait pas du tout garantir sa bouche de cette bouche toujours tendue; elle restait d'une parfaite tranquillité vis-à-vis de ce que le dehors pouvait pénétrer de l'intrigue. Il semblait qu'elle eût fait de sa personne une offrande complète et résignée au dieu d'amour. Une seule chose l'affectait: parler d'amour.

Cette nuit encore, dans sa chambre, à elle, où il se rendait en toute insouciance, en un de ces moments de répit des sens et d'attente sentimentale, il repassait les événements des journées précédentes; tant de choses graves en si peu de temps: sa vie nouée tout d'un coup; quelque chose d'irréparable survenu; et la romanesque intervention de l'abbé qui allait tout briser, de telle sorte qu'il n'aurait grandi que pour cet épanouissement,—car il sentait toute sa vie antérieure vaine, sotte, puérile, grotesque même jusqu'à ce jour—et que pour être aussitôt arraché, comme une plante vouée à la flétrissure dès le premier rayon de soleil. Il reconstituait cette invraisemblable aventure du Revard, dénouement fortuit d'une crise qui s'éternisait, échappait aux instincts, à la volonté même et tout à coup cédait à la vulgarité d'un événement matériel, presque tragique et presque bouffon, de la qualité des mobiles de vaudeville ou d'opérette.

Il se revoyait dans l'énervement de l'insomnie de la nuit, là-haut, dans le chalet du Revard. Comment, pourquoi a-t-il prononcé son nom, son petit nom, Annie, que personne, jamais, ne prononce à la maison? Il ne sait s'il l'a dit à haute voix ou bien seulement des lèvres, en un souffle, comme il le faisait quelquefois à part lui. Il a pu le prononcer à la façon d'un appel comme il arrive quand on souffre et que l'on sait qu'une femme est alors sitôt venue. Elle est venue! Elle! grand Dieu! À croire cela seulement possible, son cœur se fût brisé, et il ne sait même plus s'étonner. Tout est si inouï, si extraordinaire que tout ce qui serait logique et ordinaire n'a point lieu. L'approcher! la sentir! Elle s'approche et il l'étreint le plus simplement du monde. Sa bouche se perd parmi ses cheveux, ses yeux et ses lèvres. Elle est sans doute surprise et veut parler, tout bas au moins, n'ayant pas la force de s'éloigner de cette tendresse. Il étouffe ses mots, comme elle le fait à présent, à son tour, sous des baisers. Il croit répondre, il croit tout dire, pourvu que ce visage s'applique sur le sien, s'enfonce dans le sien. Il sent du bout des doigts inquiets la forte rondeur de l'épaule et la douceur infinie de la peau. Mais le voilà apeuré, tout à coup, du contact de la chair. L'odeur quasi inconnue l'en grise. Elle est penchée sur lui presque entière, ses pieds ayant glissé, et toute sa gorge lui pèse sur la poitrine et le brûle. Il essaie de saisir le délice de ce corps adoré; mais il ne serait pas plus épouvanté par la présence de Dieu. Et il demeure dans une inertie singulière.

Cet instant inoubliable pour la vie lui revenant à l'esprit, semble lui retirer tout le sang du corps; c'est encore l'étrange et maudite paralysie qu'il a connue dans l'allée de lavandes des Veulottes, un soir; mais ici, il la sent plus grave, et il se jure de mourir de honte s'il n'en sort pas plus virilement. Sa pensée ne peut rester sur cette minute aiguë, et il se reporte sans cesse aux préludes, avec une crainte toujours renouvelée d'en revenir là, et un acharnement cependant à en revenir là.

Là!...

Et c'était dans l'instant même de cette étreinte muette, incomplète, suspendue en l'attente ou en la peur de quelque chose qui devait dépasser tout, ravir ou tuer, qu'avait eu lieu l'apparition de l'abbé aussi inopinée qu'un coup de la Providence, aussi invraisemblable qu'un miracle, aussi burlesque qu'une caricature, une charge grotesque des facéties du hasard. Ah! Dieu de Dieu! la voix dans le corridor qu'avait couverte un moment le petit bruit des baisers, la tempête extérieure et le ronflement dans les chambres voisines, cette voix soudain reconnue, et les petits tapotements à la porte!

Le cri qu'elle n'avait pu retenir en s'enfuyant, et, à lui, sa confusion en allant ouvrir, et le coup de fouet qu'il s'était senti se donner à lui-même en voulant surtout, ne pas dire à l'abbé d'entrer, et en lui disant immédiatement: «Mais, monsieur l'abbé, entrez donc!» Que s'étaient-ils dit dans le corridor, en face du garçon d'hôtel qui avait innocemment désigné la chambre du jeune homme que l'abbé voulait savoir vivant avant seulement de s'en aller sécher? Septime entendait à peine les paroles qui venaient de l'apparition. Ce corps menu jusqu'à l'inimaginable, ce chapeau fondu sous la pluie, tout cet aspect de pauvre chat tiré de l'eau, cette odeur de chose mouillée, et un sens vague de paraboles flottantes autour de cela, était si fantastique et si puissant par le contraste avec la minute précédente, que le malheureux enfant faisait effort pour se dire comme on fait dans les cauchemars: «Ah! ah! mais je rêve! je rêve, ah! çà, vous imaginez-vous que je crois à ce qui arrive?»

Mais renvoyé à sa chambre par l'abbé, il retrouve le parfum de la jeune femme et, dès la première bouffée, il est ressaisi; il se moque de tout ce qui n'est pas cela. Il baise le bord du lit où elle s'est appuyée, où le poids de son corps a laissé une dépression apparente; il se met à genoux et reste la tête enfouie dans ce creux qu'elle a fait.

Il pense qu'elle doit être bien tourmentée de ce qui est arrivé, de l'entretien du corridor, du cri qu'elle a poussé... Il faut la tranquilliser, lui dire qu'il n'y a rien. Il va à la porte. Ces messieurs ronflent toujours. Il passe doucement la main sur le bois. Elle a entendu: la voici. Ah! pauvre chérie, dans quel état elle doit être? Il la croit demi-morte d'effroi; il s'apprête à la soutenir, à la faire asseoir; il s'agenouille devant elle, et il lui mentira tendrement...