Ils aperçurent que des costumes de dames galantes étaient appendus en une fissure du roc et, en effet, l'on voyait, à quelque distance, au-dessus des eaux, deux têtes ornées de cheveux teints; et l'épaule et la croupe des nageuses paraissaient à intervalles réguliers. Parmi quatre souliers et des bas à jour, sur la grève, était ouvert le petit volume des Méditations. Les amants éprouvèrent quelque chose de vague à l'aspect de cet hommage au divin chantre de l'amour délicat.

Ils prirent un sentier et montèrent du côté d'une petite église, allongeant le temps par des baisers à tout endroit couvert. L'église était pauvre et à demi ruinée; elle leur parut tout à fait jolie et telle que l'on en aimerait une en sa paroisse. Un cimetière l'entourait planté de croix vermoulues, envahi de ronces, et aux murs jusque près des tombes pendaient de beaux raisins d'or. Ils trouvèrent cet endroit charmant et dirent ensemble:

«On entrerait bien dans l'église si l'on n'avait si chaud.»

Ils s'étendirent sur l'herbe d'une prairie située derrière l'église, ombragée de platanes énormes, et qui descendait en pente rapide jusqu'au bord du lac que l'on distinguait à son beau bleu d'azur, à travers les feuillages. En bas, en se penchant, on apercevait des enfants se poursuivre et jouer. Septime eut peur un moment en la voyant se pencher: il la saisit par la taille et se lia étroitement à elle. Un calme assoupissement leur vint de la tiédeur du vent, du chant monotone des oiseaux dans les platanes, et des cigales dans les herbes. Septime couché vers elle, les yeux clos dans le recueillement d'une demi-conscience, recevait le souffle de ses lèvres et le parfum de sa chair émue. Il ouvrit les yeux un moment et baisa ses lèvres. Puis, relevant la tête vers un insecte qui voletait autour de sa chevelure, il vit la petite église et pensa: Dieu. Il baisa les lèvres de nouveau; il vit par-dessus le mur bas le sommet des croix au bois vermoulu et pensa: des morts, des tas de petits morts tout ratatinés en poussière, ou en fins débris secs, à cause de ces beaux raisins qui les ont mangés pour être si gros et si magnifiques et que cependant nous allons manger tout à l'heure... Et il baisa encore la bouche bien-aimée et fit par avance le geste d'y écraser le grain de raisin doré dont ils recevraient le suc chacun en leurs bouches unies. Elle s'éveilla au baiser qu'il avait pris un peu fort et lui dit:

—Veux-tu, dis, veux-tu des raisins, des beaux gros raisins, là?

—Des raisins qui s'appuient jusque sur le bois des vieux morts!

Mais cette idée ne la fit que sourire et elle ouvrit la bouche toute grande en attendant. Septime prit une grappe à la vigne abandonnée et ils la mangèrent grain à grain, comme il l'avait voulu.

Puis ils se mirent à pousser de gros soupirs, couchés côte à côte sur cette herbe fraîche que de petites marguerites égayaient. Il avait relevé la manche légère et bouffante et il lui baisait le bras en le faisant aller et venir sur ses lèvres d'une façon qu'il aimait. Ils s'appelaient tout d'un coup, se faisaient des peurs comme si quelqu'un venait et c'était pour se rapprocher la tête, et se dire tout près, les lèvres jointes: Je t'aime! Je t'aime! Je t'aime!

—Il faudrait avoir une maison à nous, dit Septime.

—Grand fou! grand enfant! dit-elle en l'attirant et lui baisant les cheveux.