Il y eut un arrêt à Lyon, où l'on descendit, mangea des chasselas, et revit Grandier. Comme on l'abordait, à la sortie du fourgon, avec des mines endolories, il dit:

—Je viens de passer quelques heures excellentes avec monsieur l'abbé; sa compagnie est aimable encore par le goût persistant de sa grande probité, et le sillage de sa course achevée est droit.

—Docteur! docteur! lui fut-il fait, en manière de léger reproche, à cause du ton qu'il employait à parler du défunt.

—Il est vrai, reprit-il, que nous n'avons pas tiré, l'abbé ni moi de l'accident qui lui est arrivé, un motif à accablement, ce qui eût été contraire à sa foi solide et à ma sagesse, d'ailleurs misérable. Il se trouve bien parmi de la propreté et des fleurs et son âme est sereine, ce qui est le meilleur sujet de joie d'un homme saint. Réjouissons-nous de ce que les justes, en vérité, ne meurent point.

Et, se tournant vers M. Lureau-Vélin qu'il entraînait par la manche dans un besoin de se délier la langue, toutefois, avec un vivant:

—Il n'y a de mort que pour l'amant vis-à-vis de sa maîtresse et la maîtresse vis-à-vis de son amant, parce qu'à ceux-ci la défaillance seulement d'un muscle est capitale. Hors de là, le parfum que vous sentez était la présence de quelqu'un, demeure et s'affine par la vertu de l'irréparable qui le vient sacrer tout à coup de quelque caractère mystérieux.

Mais M. Lureau-Vélin ne tenait pas à s'écarter, d'autant que sa présence avait de l'utilité. Septime, sorti du réel par l'ardeur souffreteuse de sa songerie, perdait la tête, ne savait plus retrouver le compartiment pour aller chercher le panier de fruits oublié dans le filet, et que l'on voulait partager avec M. Grandier. Avec infiniment de grâce et une habitude des pique-niques ou des soupers improvisés, M. Lureau-Vélin organisa sur un coin de table de salle d'attente, un goûter nocturne dont madame Durosay ne put se tenir de lui faire compliment. Il y maintint une bonne humeur modérée, éloignée de la philosophie paradoxale du docteur autant que d'une douleur d'enterrement. Chacun lui en sut gré; le trouva charmant. Et, faisant une distribution de pêches et de raisins, de la main à la main, il en tendit à madame Durosay une part choisie qu'il sut envelopper d'un indéfinissable, qui n'était ni tout à fait un regard, ni tout à fait un geste, qui restait inaperçu d'un quelconque mais devait être décisif à quelqu'un de préparé, et qui fit que la jeune femme visiblement frissonna.

M. Durosay buvait à la chair humide des fruits, et Grandier concevait peut-être des lendemains à son œuvre. Septime, qui ne mangeait pas, se tenait à la porte, dans une crainte fébrile d'un départ de train. Il dit tout à coup:

—Voilà qu'on fait tourner le fourgon sur la plaque mobile; où donc allez-vous être accroché, monsieur Grandier, avec notre pauvre abbé?...

XXVIII