—Baste! fit en souriant le conseiller général, tout prêt à taper sur le ventre de M. Grandier.

Grandier blêmit: il eût volontiers rendu le tapotement à la figure de l'aimable homme qui concevait cavalièrement l'amour. Rien ne l'offensait davantage. Et, bien qu'il n'eût pas sur l'honneur, tout à fait le sentiment du commun, il avait ici l'orgueil de son œuvre, longuement méditée, religieusement accomplie, et qui était autre chose, en vérité, qu'un gaulois petit jeu égrillard. Il eut un moment de silence et de réflexion glaciale. Sa contenance sévère déconcertait un bon galant papa qui avait tout uniment jugé bonne l'aubaine qui déniaisait son fils dans les conditions les plus confortables.

—Jouer! reprit Grandier, échauffé, mais, monsieur, je vous répète que nous avons tué un homme! est-ce qu'on s'amuse à cela à notre âge?

—Chut! Chut! fit M. de Jallais, qui commençait de s'effrayer.

—La responsabilité que je prends tout haut, mon cher monsieur, vous est la garantie de la conscience que j'ai mise en tout ceci. Je n'ignorais pas ce qui pouvait survenir. L'abbé était un corps fragile et une belle âme sérieuse, passionnée pour votre fils et pour la vertu. Un heurt violent l'a abattu: un petit choc subtil l'a brisé. Pouvais-je éviter l'un, puisque le danger était pour l'ascète délicat, d'être témoin du brutal amour? Étiez-vous maître de lui épargner l'autre puisqu'il s'agissait pour vous de livrer sur ce sujet brûlant votre formule paternelle?

—Quoi! docteur, vous pensez sérieusement que ma façon si discrète d'approuver la nature, de ne pas crier holà! pour un événement, en définitive, assez commun, sinon plaisant, et où la vanité d'un père...

—Monsieur, chaque cerveau humain est un petit monde enveloppé pour ainsi dire d'une atmosphère à soi. La balance où nous pesons nos gestes et nos paroles n'a guère de justesse hors de nous. Ce qui laisse indifférent notre plateau fait pencher celui du voisin et défonce celui du voisin de notre voisin. Il y a ainsi des séries de petits mondes qui ne se touchent point sans se molester, et quelquefois grièvement. L'art serait de les discerner et d'éviter de les mettre en commun. Monsieur de Prébendes était d'une série; vous étiez d'une autre, monsieur: de quelle donc était votre fils? Ah! le parti fâcheux—permettez que je vous maltraite?—a été de laisser monsieur l'abbé ranger ce garçon dans sa série tandis que vous le gardiez dans la vôtre! Il y a un illogisme assez grave de la part des parents non chrétiens—j'entends: hommes du monde—à vouer leurs enfants aux éducateurs religieux—qui, parfois, sont des saints.—C'est faire mijoter un mélange qui détonera un jour ou l'autre. Aujourd'hui, c'est le saint qui paye les pots cassés, parce que le cher homme fut particulièrement susceptible, mais, dans combien d'autres cas, ils eussent pu être portés au compte de monsieur votre fils. J'ai vu des jeunes gens souffrir énormément des premières atteintes de l'amour qui devaient leur être délicieuses; j'en ai vu y succomber comme on se jette dans un abîme par suite de vertige; j'en ai vu s'y refuser après toute la lutte et le courage qu'il faut pour s'ôter la vie,—et n'était-ce pas précisément ce qu'ils faisaient?—On ne prend pas l'âme religieuse au sérieux, et, cependant, elle le mérite. Nous lui prêtons nos rejetons à former selon un modèle qu'il faudra briser d'un coup. C'est une école d'acrobatie où l'on apprend les exercices à rebours de ce qu'il nous convient de les voir exécuter; cependant, nous envoyons nos petits s'y rompre les muscles à l'envers.

—Vous ne voulez voir en l'Église que des démons ou des saints, mais elle a ceci de merveilleux, et que nous apprécions, nous autres indépendants, qu'elle admet précisément un état intermédiaire parfaitement conciliable avec toutes les situations... Elle apporte, comment dirai-je? une morale? une sorte de décence plutôt, j'irai même jusqu'à un vernis... Ainsi, pour ne parler que des écoles en question, vous négligez que nos jeunes gens y trouvent l'avantage de s'y former en douceur au lieu qu'en rébellion et d'y apprendre la politesse à l'encontre de ceux qui sortent à l'état de charretiers de leurs maisons d'éducation.

—Ah! monsieur, vous blasphémez votre Christ et feriez sursauter dans sa bière feu monsieur de Prébendes! L'un a fondé et l'autre a suivi, avec scrupule, une école de philosophie et de vertu dont je ne distingue pas les points de contact avec les préceptes du maintien ou du savoir-vivre, et qui répugne à vos accommodements et à vos compromissions. Vos modernes chefs d'Église ont fait de la religion une espèce de parti politique qui louvoie, comme les autres, et tire vanité, comme les autres, du nombre de ses adhérents... Mais Jésus eût été plus fier d'un seul acte de vertu accompli, que de se voir une séquelle d'un million de disciples!...

»Mais, dans l'espèce, comme dirait monsieur Durosay, vous vous fiez, mon cher monsieur, à de simples apparences. La prétendue politesse de votre éducation vient d'un abri provisoire contre des intempéries qu'il faudra braver un jour ou l'autre; ne vaut-il pas mieux tout de suite s'aguerrir? Quant à l'état de «charretier», vos néophytes qui ont, pour le reste des choses, des façons de petits-maîtres, sont fort mal dégrossis vis-à-vis de l'amour, par exemple, dont la fonction est cependant principale: et rien n'égale leur brutalité, quand, par ce moyen, la nature s'affranchit. Septime eût expédié dix fois monsieur de Prébendes au royaume des justes pour un cheveu de la dame de ses pensées. Et, dans cet instant, sans le savoir, il rétablissait l'ordre; séparait des séries qui n'avaient que faire accouplées; mais le trouvez-vous poli?