Je me sentis quelquefois si désolé, que je riais, je ricanais tout seul. Il y a dans la douleur très profonde, et quand quelque dépit s’y mêle, une espèce de méchante joie et qui fait admirer ce que contient de vérité humaine l’esprit prêté par l’Écriture aux mauvais anges.

Un jour de pluie, où l’on était resté au château, où je m’étais enfermé dans ma chambre sous prétexte de mettre à jour ma correspondance, où l’on avait joué, en bas, aux petits jeux avec quelques voisins de campagne, je trouvai, en descendant, Bernerette transfigurée, la bouche, les joues, la poitrine, les yeux pleins d’espérance, un bonheur dans toute sa personne. Et Gérard était un peu chose. Je manifestai, à mon tour, en me mêlant à tous, une gaieté insolite, nerveuse, exubérante. Et je regardai l’œil de madame de Chanclos, qui pensait : « Il s’efforce de séduire, parce qu’il sent un adversaire… » Et je regardai Gérard qui pensait que je venais d’écrire longuement à ma maîtresse ; et je regardai Bernerette, qui ne me regardait seulement pas !

Gérard se laissait-il donc prendre ? Non, je ne le croyais pas ; mais la vie lui était ici très aisée : elle le consolait de ses récents ennuis ; un début de flirt avec une jeune fille l’amusait. En somme, je connaissais assez peu Gérard : était-il tout à fait insensible au fait d’être accueilli dans une gentilhommière, sans faste, il est vrai, mais dite « château » à cause de ses tourelles ? dans une famille, non pas d’un rang hautain, assurément, mais qui n’eût peut-être pas fréquenté la sienne ? et, sans y songer d’une manière précise, ne prévoyait-il pas que son vieux papa, en cultivant ses vignes, là-bas, en Bourgogne, serait flatté s’il le savait là ? Dans la lande de bruyères, Gérard m’avait dit : « Saprelotte, quelle jolie propriété !… » Enfin, il était possible, à tout prendre, que Claude Gérard se laissât épouser.

Comme j’allais m’endormir, le soir de cette journée de pluie, une idée me secoua tout le corps, c’était celle-ci : « Ne se pourrait-il pas aussi que Claude en vînt à aimer Bernerette ? » Je me soulevai du coup ; je rallumai ma bougie. Voilà donc où j’en étais : je me résignais à ce que Claude épousât Bernerette ; mais qu’il l’aimât, je ne pouvais le supporter. « Pourtant, me dis-je, à la lumière de ma bougie, c’est pour le bonheur de Bernerette que j’ai travaillé de mes mains à ce que ce mariage devînt possible, et son bonheur n’est pas qu’elle soit mariée, mais aimée !… »


Parce que ma présence gênait Bernerette, je m’étais mis à affecter une discrétion qui l’incommodait plus encore ; on ne me voyait presque plus, si ce n’est aux repas et à la chasse. Je lui abandonnais son Gérard ! Elle n’en était pas fâchée, certes ; mais elle eût désiré que je fisse cela plus gentiment, et par exemple, sans paraître le faire. Je suis sûr qu’à part soi, elle m’envoyait à tous les diables ; Claude, lui, était persuadé que j’avais des démêlés épistolaires avec l’imaginaire maîtresse ; il me dit un certain : « Tu quoque !… » que je feignis de ne pas comprendre ; mais depuis lors, je fuyais tout colloque avec Claude pour échapper à la nécessité désobligeante de lui faire de fausses confidences ; pourtant je ne voulais point paraître éviter Claude, de peur qu’il ne soupçonnât ma pensée véritable. J’étais dans la maison comme un animal aux abois. M’enfuir !… Ah ! m’enfuir !… N’étais-je pas libre ? Ne pouvais-je partir demain ? ce soir même ?… Oui bien ! mais — comprenne qui pourra — je ne voulais pas m’en aller ! Je montais précipitamment dans ma chambre ; je faisais ma valise. Je la défaisais ; je descendais l’escalier pour aller me mêler à tout le monde : à peine en bas, je remontais et je recommençais ma valise. Je l’envoyais d’un coup de pied, à l’autre bout de la pièce ; je m’étendais, exténué, sur mon lit. Deux jours de suite, j’exécutai ce manège après déjeuner. Le temps était mauvais ; on ne chassait guère ; les journées me semblaient interminables. Et la pire de mes pensées était que, bon gré, mal gré, d’ici peu de temps, il faudrait renoncer à ces journées !

Qu’avais-je le plus désiré en ces derniers temps ? Que la méprise, la fameuse méprise de monsieur et de madame de Chanclos, de leurs amis, de leurs voisins, de leur personnel même se dissipât. Eh bien ! elle se dissipait la méprise ! Oh ! je vous prie de croire qu’elle se dissipait. Elle se dissipait sans qu’un seul mot eût été prononcé, ni par Bernerette qui ne voulait pas le prononcer ni par madame de Chanclos de qui je l’avais tant redouté, ni par moi enfin à qui la plus disgracieuse démarche était ainsi épargnée. Elle se dissipait, et j’en souffrais comme d’une perte irréparable ; à certains moments, comme d’une insulte. Mais je tenais à assister à ce transport des attentions, des obséquiosités, des sourires entendus, que parents, amis, domestiques même effectuaient — oh ! avec quelle aisance et quelle calme promptitude ! — de moi à mon voisin, à « mon ami » Claude Gérard.

Claude Gérard avait été invité « pour une huitaine de jours ». La semaine touchait à sa fin. De la façon qu’allaient les choses, il était à prévoir qu’on le prierait de prolonger son séjour, et, ma foi, qu’il l’accepterait. M’en aller avant lui, n’était-ce pas par trop avoir l’air de céder la place ? paraître trop l’avoir précédemment tenue ? Je me disais cela pour me donner prétexte à demeurer à la Tourmeulière !


Madame de Chanclos et Bernerette me heurtèrent dans l’escalier et me dirent à peu près simultanément :