—Il n'y a pas d'héroïsme à faire ce que l'on désire, ce qui vous plaît, ce que l'on veut, enfin!...

—Ah! si ce que vous désirez est aussi ce que vous voulez!...

—Ce n'est donc pas comme ça pour vous? Moi, je ne fais pas de différence.

—Mais, ma chérie, notre volonté, c'est la raison qui la gouverne, tandis que nos désirs sont commandés par une multitude d'instincts confus, quelquefois barbares et qui sont très souvent en contradiction absolue avec ce que notre intelligence déclare raisonnable.

—Oh! vous, messieurs, vous êtes très forts pour vous séparer comme cela, en deux ou trois morceaux; une de vos pièces fait ceci pendant que l'autre fait cela et qu'une troisième les regarde faire! C'est très joli. Moi, je me sens beaucoup plus simple et je sais très bien, par exemple, que je veux quelquefois, ah! mais, que je veux de toutes mes forces ce qui est déraisonnable... S'il m'arrive après de n'être pas contente, ça me regarde! C'est peut-être pour cela que j'éprouve plus de plaisir que vous, à faire ce que je fais... Dame! je ne suis pas là à regarder en arrière, pour voir si je m'applaudis ou non! Gros bête! dit-elle en l'embrassant, mon Dieu que vous êtes donc bête!... Mais embrasse-moi donc!

Voilà. Telle était sa conclusion. Tout devait aboutir à ce résultat. Il fallait qu'il fût heureux de l'avoir là, entre ses bras, il fallait profiter du moment, ne pas être troublé par l'état d'esprit qui avait pu être le sien l'heure précédente ou qui serait le sien l'heure d'après. Il fallait ne pas s'inquiéter non seulement de ce qui avait pu ou pourrait être son plaisir, mais la laisser pareillement se débattre avec les désagréments dont lui-même pouvait être la cause.

Or, il savait qu'elle souffrait; c'était trop visible à l'affolement auquel elle se livrait depuis l'arrivée de son mari, à ce mouvement continu qu'elle dirigeait elle-même, tout en en attribuant l'initiative à M. Belvidera; à ce voyage comploté uniquement pour ne pas rester en place,—puisqu'elle avait voulu que Dompierre en fit partie, ce qui la laissait toujours entre son mari et son amant.—Elle souffrait parce qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer son mari, et parce qu'elle croyait aimer en même temps son amant. Celui-ci était certain qu'elle était toute à son mari quand il la possédait; et il était évident qu'elle se montait la tête pour se croire toute à son amant chaque fois qu'elle était dans ses bras. Mais la malheureuse devait avoir des transitions terribles, à cause de la sincérité même de ses sentiments contradictoires. De là ses tentations de fuite avec son mari, en évitant la présence de Gabriel; de là la lutte qui avait dû se livrer en elle sous les platanes de Cadenabbia, lorsqu'elle avait voulu tout de même être à lui, en récompense du grand tourment qu'il avait eu pour elle.

Quant à lui, il l'aimait trop pour accepter d'une part ces entrevues intermittentes, si passionnées qu'elles pussent être, mais arrachées toutes vives, pour ainsi dire, au foyer d'un amour rival; d'autre part ces déchirements d'une créature trop aimante, que son inclairvoyance, son inconscience de femme illusionnait sur la nature de ses sentiments. Il fallait à tout prix qu'une solution violente intervint. Il fallait ou bien qu'une crise quelconque l'éclairât sur elle-même de façon qu'elle eût la cruauté de se refuser à lui, ou la force de le convaincre qu'il était le seul qu'elle aimât, ou bien que la rupture vint de lui, ce qui n'était pas un parti plus dur à prendre que celui du suicide.

Ils étaient appuyés contre le lit. Elle avait perdu son manteau et il soutenait d'un bras sa taille. Ses doigts agités par la fièvre se brûlaient au contact de la chemise légère. C'était la première fois qu'il ne se précipitait pas comme un fauve sur cette image vivante et ardente de ce que pouvait contenir pour lui la volupté terrestre. Il écartait le plus doucement possible ses caresses. Elle commençait à se moquer de lui. Il ne l'avait jamais autant aimée.

—Luisa, lui dit-il, croyez-vous aux pressentiments?