Mme Belvidera s'approcha d'elle et mit un genou sur un petit tabouret près de la chaise longue.

—Oh! mademoiselle, vous avez toutes les raisons d'être étonnée, et vous en avez même de me trouver impudente à venir ainsi vous affirmer une amitié que vous... dédaignez peut-être...

—Mais non, madame! dit Solweg avec politesse, je vous assure...

—Oh! laissez-moi vous parler, je vous en prie! je n'ai jamais pu le faire jusqu'à présent; je n'ai jamais osé, après ce qui s'est passé, après... ce que vous savez!... Mais j'en mourais d'envie. Je vous ai aimée tout de suite; je vous ai aimée pour vous, pour votre personne qui me plaisait, pour ce besoin d'affection dont votre jolie nature semblait privée, pour la tendresse que vous avez témoignée à ma fille, pour le silence forcé qu'il y avait entre nous... enfin, enfin, pour le... trouble, pour le scandale, que j'ai pu causer à vos yeux, à votre jeunesse, à votre cœur, mademoiselle...

Elle pleurait, il lui semblait que les mots qu'elle prononçait lui étaient arrachés avec des tenailles, et cela lui causait une douleur affreuse en même temps qu'un soulagement inouï. Solweg lui avait tendu les mains; Elle les lui embrassait.

—Sentez-vous combien j'avais envie que vous me pardonniez ce qu'un hasard m'avait fait commettre contre vous?... contre vous! oui! certes! ne dites pas non! je sais trop bien comment le cœur se développe et grandit, et, en une seconde, j'ai peut-être ajouté, ce jour-là, dix années aux vôtres...

Solweg était un peu interdite, mais les derniers mots la frappèrent particulièrement:

—Dix années! prononça-t-elle à demi-voix.

Et Mme Belvidera vit dans la grande et profonde douleur du regard de la pauvre enfant qu'il était vrai, hélas! qu'elle l'avait vieillie dans cette proportion.

En effet, ce que les jeunes filles imaginent n'est rien en comparaison de la réalité; et la beauté, la sincérité, l'élan de l'amour de Gabriel et de Luisa, de ce baiser interrompu sous la grotte, lui avait été une secousse extraordinaire. Quelle révélation, quel exemple, et quel attrait! Dès ce moment-là, probablement, la figure du jeune homme avait fait sur elle une impression définitive. Il était si beau, si épris, et si charmant! C'est sous ses traits que l'amour apparaissait à cette enfant. La tendresse éperdue dont le bras de Gabriel enlaçait Luisa, et la folie de toute l'attitude de la belle Italienne, suspendue à ses lèvres: que l'on songe à cette impression toute de grâce, d'élégance, d'enchantement, sur une jeune fille ardente et délicate, et de tout temps sevrée de caresses! Dira-t-on que c'est précisément parce qu'elle était témoin de l'amour du jeune homme pour une femme, qu'elle ne pouvait pas concevoir d'amour pour lui? Mais elle avait appris tout de suite que Gabriel n'enlaçait sous cette grotte que sa maîtresse, et Solweg était une petite bourgeoise qui savait très bien que les hommes comme celui-ci font bon marché de leurs liaisons irrégulières et que finalement, le beau rôle est à celles qu'ils épousent. Pourquoi n'aurait-elle pas pensé pouvoir un jour être dans ses bras? Et puis, est-ce qu'on réfléchit à tout cela? Est-ce qu'on pense? Il était l'homme qu'elle devait aimer, et elle l'aimait.