Et c'était cela qu'il attendait, c'était cette ivresse sanglante qu'il espérait encore en se piquant la figure et les mains contre les aiguilles des arbres verts! Car il était là, encore, la tête dans le feuillage, à s'avancer, puis à se retirer précipitamment, en faisant tout bas: «holà!» lorsque la douleur était trop vive. Il se souvenait de la voix de Luisa: «Combien de fois t'es-tu piqué?»—«Trois fois!»—«Ce n'est pas assez! ce n'est pas assez!... la prochaine fois, il faudra!...»
Là, les jambes lui manquèrent; il s'assit. De tous les souvenirs de l'amour, le plus atroce est celui du son de la voix. «Mio! mon Mio!» Ses oreilles s'emplissaient de ce chant incomparable: «Mio! mon Mio!» Puis il se releva précipitamment; il avait cru entendre réellement; il fit un pas dans l'allée. Personne! Le désert, plus vide, plus immense que jamais. Le bruit du jet d'eau l'impatientait; il eût voulu trouver la clef pour arrêter ce murmure infatigable, lié dans sa mémoire à une autre musique, et qui contribuait à la lui rendre trop vive.
Il continua de marcher dans le jardin. Là-bas, dans le fond, était le petit kiosque meublé que la nuit lui cachait. Mais, plus près, il apercevait les branches plusieurs fois tordues sur elles-mêmes du vieil olivier dans lequel on montait jusqu'à une petite plate-forme, pour découvrir le lac. «C'est là, pensait Gabriel, qu'une nuit elle oublia que c'était dans mes bras qu'elle était et qu'elle fut presque épouvantée quand je lui parlai tout à coup! Elle revoyait la figure de son mari dans un jardin du Pausilippe!...» Et lui qui défaillait à l'idée que la chair qu'il baisait était pâmée par lui, pour lui! Quelle misère! quelle source de turpitudes que l'amour! Il contient le mensonge et la trahison à ce point, que l'on s'y trahit l'un l'autre jusque dans l'étreinte!
À vingt-huit ans seulement, il avait la révélation de cela. Jusque-là, il n'avait jamais souffert par l'amour, ou, du moins, dans la douleur sentimentale de la vingtième année, il n'avait souffert que pour bénir la chère cause de son mal, et l'amour qui le faisait pleurer demeurait quand même pour lui un joli dieu, au visage sublime et plus beau que toutes les choses de la terre. Eh! parbleu! c'est ainsi que le voyait en ce moment-ci Solweg, cette petite fille qui s'était mise à s'éprendre de lui. Ah! il eût eu beau jeu, celui qui se fût avisé d'aller médire de l'amour vis-à-vis de cette enfant qui en souffrait affreusement, pourtant, ainsi qu'on n'en pouvait douter. Gabriel ne la plaignait pas. Que n'eût-il pas donné pour être affecté de la même façon qu'elle, pour être fier de son sentiment, pour se sentir anobli par sa propre douleur!
Mais il pensait que celle qu'il adorait, lui, s'était roulée, couverte de honte, aux pieds de cette jeune fille, et que cette jeune fille ne l'avait pas relevée et l'avait souffletée de son mépris. C'était bien dans cette attitude des deux femmes, que lui apparaissait la différence des deux sortes d'amour. Et celui des deux qui le touchait, qui était le sien, ce n'était pas celui qui se dressait la tête haute, dédaigneux et superbe, mais celui qui se courbait en rougissant, qui s'humiliait, s'abîmait, et s'enivrait de son infamie.
Cependant, il essayait de se convaincre que Luisa avait eu tort de s'abaisser, de ne pas comprendre que sa passion, à elle aussi, avait sa grandeur et sa beauté. Sa grandeur et sa beauté! Mais elle confessait ne pas même éprouver l'amour; et elle n'était en proie qu'à une sorte de folie luxurieuse que la nouveauté, le goût du fruit défendu, la mollesse du climat lui avait répandue dans la chair! Et elle déshonorait bassement l'homme qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer dans son cœur! Sa grandeur et sa beauté!... Non, non, il fallait en prendre son parti: leur amour était une misérable vilenie.
Mais tant pis! mille fois tant pis! c'est à cet amour-là qu'il était tout prêt à consacrer jusqu'au dernier lambeau de sa chair. Il était entraîné par une cavale furieuse, par une bête infernale qui galopait à l'aveugle dans un pays d'horreur; tout son corps sautait, sursautait à la croupe de l'animal de cauchemar; ses membres étaient meurtris, arrachés; ils s'accrochaient aux cailloux, aux épines; mais c'était cela qu'il lui fallait, rien autre que cela. Que lui parlez-vous de bonheur, de suavité, de beauté! Mais, il se moque de ces choses! Ce qu'il aime, c'est de parcourir les chemins derrière sa cavale, et de pouvoir, en se retournant, voir le sol que son passage a rendu pareil à celui d'une boucherie et d'un abattoir. En vérité il faut être naïf pour venir parler de bonheur à un amant: c'est la torture qu'il recherche.
Gabriel monta par le petit escalier tournant, jusqu'au cœur du vieil arbre où il avait tenu dans ses bras le corps de Luisa. «Elle était là, pensait-il, une fois assis sur la petite plate-forme; je sentais sur mes genoux son poids bien-aimé; le parfum de sa gorge et de ses cheveux m'environnait; un de ses bras,—son bras, mon Dieu! puis-je revoir cette image sans mourir!—était sorti complètement du peignoir, et l'obscurité m'empêchant de le voir, je le parcourais lentement des lèvres, depuis la grâce vivante du poignet jusqu'au délire mortel que contient la rondeur de l'épaule. Je lui dis: «Luisa, il n'est pas possible que je survive au délice que vous me donnez!» Elle se releva brusquement: «Ah! c'est vous!»
Et il eût donné encore son âme, son éternité, pour goûter à nouveau le supplice raffiné de cette petite scène.
La nuit s'avançait; le lac et les montagnes commençaient à blanchir. Il pensa: «Ce serait le moment de nous en aller si elle était là!» Et il se leva et partit, comme s'il la suivait.