Il tendit le bras, presque instinctivement, à la jeune femme, et elle y suspendit le sien. L'idée leur vint sans doute en même temps, qu'ils venaient d'accomplir ce à quoi ils avaient trouvé tant d'impertinence à être invités par Mme de Chandoyseau, et ils se regardèrent en souriant.
La provocation de cette pimbêche de Parisienne leur valait de mêler à ce premier et si prompt témoignage d'intimité, un menu brin d'ironie qui les sauva de l'embarras dont est suivi d'ordinaire un aveu passionné.
[V]
Un matin, étant descendu dans les jardins avant que la grande chaleur ne fût élevée, Gabriel vit s'éloigner du côté d'Isola Bella une barque portant les couleurs françaises et où il reconnut, sous le toit de coutil blanc qui l'abritait du soleil, Mme Belvidera. Il héla aussitôt un batelier qui le connaissait et qui, par une attention délicate, se mit en devoir de hisser à l'arrière de l'embarcation le pavillon de son pays.
—Non! non! lui cria-t-il, mettez aujourd'hui les couleurs italiennes!
C'était un enfantillage amoureux autant qu'inoffensif.
À son arrivée au petit port d'Isola Bella, il rencontra la jeune femme attardée aux environs du débarcadère.
—Je vous confie, dit-elle, que j'aurais une grande envie de visiter Isola Bella sans la compagnie des touristes et des guides. Croyez-vous que cela soit possible?
Il prit en riant le ton qu'avait Mme de Chandoyseau lorsqu'elle parlait de l'art mystique:
—Sphinge! dit-il, ô vous dont la pensée demeure un mystère et qui sondez miraculeusement les arcanes les plus profonds!... qui vous a dit que j'avais eu la précaution de faire demander au comte Borromée la permission de me promener dans ses domaines à loisir?... et de plus que j'avais précisément cette permission dans mon portefeuille?