Tandis que la voix de Carlotta s'éteignait dans l'éloignement, Gabriel fut tout étonné d'apercevoir une autre barque qui avait déjà passé Isola Bella, et se dirigeait de son côté. On entendait de temps en temps la résonance sourde des avirons choquant les parois de bois, et jusqu'à l'éperlement menu de l'eau quand la tranche plate se relevait à intervalles réguliers. Il reconnut bientôt le chapeau gris à larges bords du poète anglais, et n'eut que le temps de prendre ses dispositions pour que Mme Belvidera ne fût pas aperçue. Fort heureusement, le toit de coutil était resté tendu au-dessus de leurs têtes; il retira le bras de sous son précieux fardeau, et cacha le visage et les cheveux de la jeune femme sous un châle léger qu'elle avait apporté. Enfin, n'espérant pas qu'ils pussent se dissimuler l'un et l'autre, il la quitta afin d'aller lui-même au-devant du danger et tâcher de l'écarter. Il craignait que le batelier ne parlât fort et ne réveillât Mme Belvidera qui eût poussé les hauts cris. Heureusement, le brave homme étant accoutumé à promener Lee absorbé dans ses pensées, ne parlait plus en face de lui. Il amarra sa barque, et se retira.

Gabriel dit à son ami que l'on avait eu de l'inquiétude de son absence, et lui demanda s'il n'avait pas rencontré Carlotta sur le lac ou dans les îles.

Sans lui répondre, le poète restait debout, tourné du côté du lac.

—Écoutez, dit-il, le doux jasement des eaux avec le sable de la rive. Ne dirait-on pas que ce murmure est fait pour faire comprendre le silence, dans la même mesure que notre pauvre langage contribue à nous rendre l'univers intelligible? Ah! quel poète a ordonné le rythme selon lequel chaque flot, comme un beau vers, vient faire tinter ici sa dernière syllabe? Et quel est le sens de ce poème? Il y a de ces chutes de flots qui sonnent parfois avec la clarté joyeuse d'une cymbale lointaine, d'autres au contraire sont presque insaisissables et ressemblent au soupir d'un enfant qui dort. Est-ce l'écho d'un jeune éclat de rire inoubliable qui aurait jailli autrefois ici, et dont tout le rivage eût été ému? Est-ce le souvenir d'une peine secrète confiée ici à l'ombre de la nuit?

Gabriel le trouvait bien sensible aux émotions humaines, contrairement à son ordinaire. L'Anglais prévint sa question:

—Toute la beauté du monde, ajouta-t-il, à sa source dans le sourire ou dans la douleur de l'homme, de même que ce lac est fait de la goutte d'eau qui sourd de la terre. Cependant je ne m'intéresse pas plus à tel homme joyeux ou souffrant, que je ne le fais à une goutte d'eau, tant que le sens de son rire ou de ses larmes n'a pas atteint la proportion de ce lac.

Dompierre l'eût écouté volontiers, mais il avait hâte qu'il s'éloignât, à cause de la présence de Mme Belvidera. Lee n'était pas un homme à qui l'on pût dire: «Rentrez-vous? il est tard...» Le temps n'était pas divisé pour lui en une série de relais artificiels auxquels le besoin de régularité de nos organes et de nos fonctions sociales nous asservit communément. Il mangeait quand il avait faim et se reposait quand sa pensée ou son imagination était à bout. L'idée vint à son ami que cet être fantasque serait le seul à l'hôtel à ignorer le tourment tragique et comique à la fois que son absence avait causé, et qui, grâce à la popularité de Mme de Chandoyseau, avait distrait tout le monde. Lui en expliquer les péripéties serait peine perdue. Demain, soixante personnes auraient les yeux fixés sur lui, quand il paraîtrait à la table d'hôte, et il prendrait son repas dans la plus grande sérénité, sans s'apercevoir qu'il n'est pas seul à table. Une femme qui n'aura pas dormi de la nuit à cause de lui, aura des battements de cœur à sa vue, et il oubliera peut-être de s'excuser d'avoir fait faux bond la veille au déjeuner qu'il avait accepté. Gabriel ne put s'empêcher de sourire à cause de ce que ces divers contrastes avaient d'original. Lee l'aperçut.

—Ha! dit-il, voilà votre rire français: vous ressemblez encore à Voltaire, ce soir. Je vous verrai une autre fois. Adieu.

Il remonta doucement la berge et gagna la route en prononçant à haute voix des vers.

[VII]