Il avait rajusté sa redingote d'alpaga et il s'en alla en jetant encore la conclusion pratique qu'il avait promptement tirée de cette rencontre:
—Mèriez-vous, monsieur Dompierre, mèriez-vous!
Celui-ci demeura un peu perplexe en réfléchissant au sens de la conversation du clergyman. Lui conseillait-il le mariage à l'instigation de quelqu'un qui avait un intérêt à ce faire? Avait-il eu vent de sa liaison, et déplorait-il qu'il fût l'occasion d'un scandale? Ou bien enfin s'était-il tout simplement épanché lui-même en tâchant de fournir à autrui les moyens de ne pas tomber, à son âge, dans les tentations brûlantes dont il avait peut-être à souffrir? Les trois hypothèses étaient également plausibles.
En sortant de l'eau, Dompierre aperçut sur le sol un petit volume relié à l'anglaise. C'était le Nouveau Testament. Il le ramassa en souriant et, le soir, il le remit au révérend Lovely, sous le prétexte qu'il avait dû l'oublier.
—Nô! nô! dit le révérend, c'est à vous! Si vous avez trouvé cette livre, il est à vous... Je souhaite, ajouta-t-il, que vous en fassiez le lectioure, car c'est une livre piou profitable encore en cette pays que par tout ailleurs... Regâdez! voilà encore le miousic qui vient ici presque tous les soirs; eh bien! cette chose nous fait mal, croyez-moi, cette chose est maôvaise!
Une troupe napolitaine, composée de quatre femmes et d'une dizaine d'hommes, préludaient en effet, devant l'hôtel, sur leurs violons et leurs mandolines, au concert quasi quotidien. Les personnes qui ne se lassaient pas de cette musique brûlante et de ces mouvements un peu bruyants, prenaient place dans le hall, autour de petites tables de marbre où l'on servait les glaces.
La troupe, après quelques chansons peu variées, se tria, et trois couples vinrent au milieu des assistants exécuter la tarentelle. Les hommes étaient tous beaux; une des femmes, blonde, assez grande, et à la fois souple et gauche dans ses mouvements, avait un charme rude et puissant. Les couples tournaient dos à dos, se cherchant toujours du regard, maniant avec frénésie les castagnettes, et excités par les autre instruments, par les voix, et de temps à autre par les applaudissements du public. À la fin, les regards s'étant joints, ils demeuraient, la femme renversée en arrière, comme vaincue, l'homme penché sur elle, les yeux dans les yeux, flanc à flanc, les mains hautes tenant les castagnettes immobiles, semblant pâmés dans tout leur corps; la bouche seule et les prunelles ardentes se dévorant à la courte distance du souffle.
La révérend Lovely, qui avait regardé le spectacle jusqu'à la fin, tourna soudain les talons et se dirigea dans l'ombre du jardin, en levant les yeux au ciel. Mais la jolie fille qui avait eu le succès de la tarentelle et allait commencer le tour de l'assistance, une sébile à la main, courut à lui, et on le vit se retourner du côté de la lumière pour prendre de la monnaie dans son gousset. C'était le prix du scandale. Du moins fit-il ses efforts pour ne point recevoir le sourire troublant de la danseuse napolitaine.
Gabriel faisait remarquer la petite scène à Mme Belvidera qui était assise auprès de lui, et tout en lui racontant les conseils impromptus que le révérend lui avait donnés au bain.
—Prenez garde, dit-elle; il y a ici une jeune fille de vos compatriotes qui est tout à fait en âge d'épouser un homme comme vous. Vous ne lui déplaisez pas assurément; et, bien que vous déconcertiez un peu sa sœur aînée qui lui tient lieu de maman, vous n'avez pas de défauts assez saillants pour ne pas lui représenter un parti sortable. Il y aura ou il y a déjà peut-être un complot organisé contre... ou pour votre intéressante personne!...