Accoutumée à l'effet infaillible de sa beauté, la nouvelle venue s'avança très aise au milieu des discrètes exclamations. La fillette, seule, parut les remarquer, et se tournant vers sa mère, elle lui sourit avec intelligence.

Elles furent placées en face de Gabriel et de son ami, mais à quelque distance; non pas si éloignées toutefois que le hasard des menus services réciproques entre voisins de table ne pût fournir le prétexte à échanger quelques propos. La petite était presque plus belle que sa mère. Celle-ci, malgré l'heure avancée, avait fait un peu de toilette. Un point de Venise ancien agrémentait son corsage autour du cou dégagé, et se relevait aux bords de la manche courte, à la hauteur du coude, laissant libre l'avant-bras de forme pleine et pure. De magnifiques cheveux noirs, moirés, abondants, largement ondulés et relevés sur un front droit, un peu court, enveloppaient de leur ombre épaisse le beau ton d'ivoire de son teint mat. Elle parlait en italien avec la fillette et s'entrecoupait parfois d'expressions et même de phrases françaises prononcées sans aucun accent.

L'Anglais, que la vue de la «Sirène» n'empêchait point de faire honneur au repas, se penchait vers Gabriel, et, sans souci d'augmenter son trouble, il lui dit tout bas, avec une pointe de méchanceté:

—Il ne faudrait retenir de la table d'hôte, qui est à la fois la pire chose du monde et la plus exquise, que ces moments délicats où, dans l'atmosphère d'une soirée d'été, on peut admirer vis-à-vis de soi une inconnue, et prolonger à plaisir, mais non pas indéfiniment, le temps qui précède la minute où il devient inévitable d'engager la conversation. On ignore ce qui jaillira de ce premier choc; les regards interrogent et sondent; l'imagination hardie et libre construit ses faciles châteaux: le premier mot prononcé peut en couronner le faîte, comme il peut faire écrouler tout l'échafaudage; le moment, l'unique moment favorable approche, on le sent venir; il y aura un instant où il sera passé: tout sera gagné ou perdu; parler auparavant serait trop de hâte; ne parler qu'après serait une maladresse; il ne faut pas avoir l'air d'un timide, mais encore moins d'un fat; l'air empressé est détestable, mais marquer de la négligence ne vous serait pas pardonné; n'oubliez pas que la gaucherie d'un seul mot peut vous compromettre à jamais, et qu'en revanche une expression heureuse peut vous tenir lieu d'une cour assidue...

Ce jeu impertinent, qui peignait trop bien l'état d'esprit du malheureux jeune homme, l'exaspérait en avivant les causes de son hésitation et en ajoutant une question d'amour-propre à son ardente envie d'en triompher. Pour répondre au poète, qui semblait décidément nourrir contre l'amour une sorte de ressentiment farouche, il affecta un ton dégagé et gouailleur qui était fort éloigné de sa pensée:

—Taisez-vous donc! dit-il, vous n'y entendez rien, car vous négligez de parler du dessin du nez, de la couleur des yeux ou de l'agrément de la barbe, qui sont des éléments plus forts en ce monde que toute la délicatesse et que tout l'esprit!

Lee comprit, à l'amertume de cette réplique, que le badinage qu'il avait tenté d'employer dans l'espoir de détendre un peu les facultés de son ami, allait à l'encontre de ses intentions. Mais il voulait évidemment user de tous les moyens pour l'empêcher de s'élancer dans l'obscur chemin d'une intrigue dont le seul aspect de la future héroïne faisait pressentir le caractère tragique. Il changea de ton:

—Mon ami, dit-il, il arrive qu'en face de l'amour qui va naître, la nature de l'homme s'arrête subitement, pareille au cheval qui flaire la mort. Elle hésite d'abord; puis se retourne avec horreur; elle se cabre et bondit en arrière... C'est le pressentiment de sa chute, de son servage, de son anéantissement prochains; l'instinct profond de la conservation la met en révolte. À ce moment, il est temps encore de fuir...

Mais Gabriel l'interrompit, pour adresser la parole à la jeune femme.

[II]