—Je n'ai jamais pu l'éprouver.

En ce moment, sa figure prit une expression qui contrastait si violemment avec son ordinaire impassibilité, que Gabriel ne put retenir un mouvement de surprise. Son masque glabre, à la fois très osseux et charnu, accusa des traits qui n'étaient que ses traits habituels, bien entendu, mais qui se soulignaient, s'accentuaient, comme si, sur les lignes d'un visage dessiné au crayon, quelqu'un passait rapidement un épais tracé à l'encre noire. Une profonde douleur secrète semblait lui labourer toute la chair, rétractant, tout à coup ce qu'il y avait d'élément jeune en sa physionomie, n'y laissant émerger que les saillies du squelette et le feu très ardent, mais étonnant, presque inhumain du regard. C'était si tragique et si clair, que celui qui en était témoin en frissonna. Il n'osa l'interroger davantage. Lee restait là, sur le dernier mot qu'il avait prononcé, muet comme une statue, mais livrant malgré lui le secret de sa grande douleur. Elle le rongeait évidemment, mais il la savourait encore; il la magnifiait en lui-même: il savait que le seul palliatif pour un être de son espèce, était de s'enorgueillir de son mal. Son mal même, il l'idéalisait à outrance... Son mal était de ne pouvoir pas aimer.

Il payait la rançon de l'idéalisme; sa nature d'homme se révoltait par moments contre l'orgueil de son esprit: l'une presque étouffée, se soulevait désespérément dans un effort dernier; l'autre, implanté en maître, la piétinait et la refoulait sans merci.

Généraliser, idéaliser; ne concevoir que l'essence et le type, le divin, la Beauté: besogne admirable qui place assurément certains créateurs au rang de demi-dieux. On oublie ordinairement que ces facultés héroïques ne se développent qu'au détriment des instincts fondamentaux, les plus simples de la nature humaine, lesquels ne se laissent arracher qu'au prix d'une espèce de martyre.

L'être réel et particulier: l'homme, la femme, n'existait plus pour Lee qu'en tant qu'intime et misérable cellule de l'être synthétique et superbe qu'il lui fallait imaginer, et dont la seule représentation hantait les désirs de sa chair et se prêtait volontiers aux vastes élans de son affectivité. Cependant sa nature d'homme, sur quoi s'étayent en définitive tous nos plus célestes échafaudages, se mourait faute de cette misère: aimer une femme!

L'ombre s'allongeait autour d'eux; les hôtes des îles Borromées se faisaient plus nombreux autour des petites tables, et le jeu des cuillers contre la glace fondante et les parois des verres leur redonnait son habituelle musique argentine. Mme Belvidera s'assit non loin d'eux avec la petite Luisa, et fit comprendre d'un léger signe à son amant, qu'elle avait tout préparé pour leur fuite de cinq heures. Lee s'était levé et éloigné aussitôt, sans ajouter une parole à l'aveu bref qui lui était échappé. Il se dirigea du côté du lac, et, ayant repris son flegme, il alluma un cigare.

Toutes les personnes présentes le regardèrent descendre vers les jardins. La plupart inclinaient la tête un peu sur l'épaule. Dompierre se souvint d'avoir un jour vu Mme de Chandoyseau et sa suite l'admirer ainsi de loin, pour rien, parce qu'il était étrange, simplement. Aujourd'hui que son étrangeté prenait de la précision dans ces cervelles de moineaux, on se moquait de lui. «Il est vierge!» telle était la phrase creuse que prononçaient toutes les bouches. L'était-il dans le sens vulgaire où ces personnes l'entendaient? La question importait assez peu, depuis qu'était connue la triste virginité morale dont lui-même essayait de se faire gloire et dont il était accablé.

Le jeune homme resta un assez long temps, volontairement isolé, dans la torpeur de la chaude après-midi. Comme chaque jour, quelques notes de piano tintaient, sous les doigts moites d'une femme, interrompues infailliblement par la prompte fatigue de ces heures lourdes. Le tonneau d'arrosage, dans les allées de gravier, promenait son ondée quotidienne. Gabriel regardait de loin la jeune femme qui se préparait pour lui à la plus voluptueuse des soirées, et chacun des mouvements de sa nuque ou de ses mains lui faisait frémir toute la chair.

Où donc allait le pauvre Lee, à cette heure délicieuse et terrible? Partait-il déjà pour une de ses promenades solitaires où, dans la compagnie de son vieux batelier muet, il s'acharnait, jusqu'au cœur de la nuit, à tirer de la puissance de son rêve l'équivalent du simple plaisir humain qui lui était interdit? Ou bien, qui sait? peut-être cherchait-il l'amour? Peut-être épuisait-il son désespoir d'aimer, le long de ces belles rives peuplées de créatures si diverses? Allait-il à Baveno, à Pallanza, ou simplement le long des petites maisons des pêcheurs, en quête d'un regard capable de lui fournir ce coup de folie, cette idéalisation élémentaire à quoi nous devons le désir, le désir première fonction de la vie, et à défaut duquel nous prenons cet aspect de mort qui avait paru si effrayant, une minute, sur le visage de l'idéaliste?

L'heure approchant, Gabriel vint se joindre au groupe dont faisait partie Mme Belvidera. Il voulait faciliter son départ, auquel toutes sortes d'obstacles pouvaient vraisemblablement s'opposer, et dont le moindre, à sa prévision, n'était pas celui de laisser sa petite fille.