—Ah! ça! mais tu es assommante avec ton malheur! En voilà des idées! Quel malheur veux-tu qu'il t'arrive? Et puis tout cela c'est de l'entêtement! mademoiselle n'est pas contente parce que je ne l'emmène pas, voilà! Tu sais bien que je ne veux pas que tu reviennes tard, en bateau.... Enfin, assez, n'est-ce pas?

C'était la première fois que Gabriel la voyait parler un peu durement à Luisa. Il partageait toute la souffrance qu'elle en devait ressentir et l'aimait de faire cela à cause de lui. Mais il craignait la crise que cette contrainte pouvait amener et la réaction possible, l'abandon soudain du projet. Il fallait ruser avec une ténacité très dure contre l'extrême finesse de la fillette. La mère l'aimait à la folie, et il ne pouvait s'empêcher d'admirer et d'aimer cette enfant trop gracieuse et trop intelligente qui guerroyait contre lui avec des roueries de diplomate.

La petite avait renfoncé quelque temps une larme; puis, voyant qu'elle ne pouvait la contenir, elle s'était levée précipitamment, et était allée se jeter sur les genoux de Solweg, pour qui elle éprouvait une grande amitié.

Était-ce un élan naturel ou une dernière ruse, la plus forte, assurément: l'emploi de la provocation à la jalousie pour attendrir sa mère? L'effet fut infaillible. À peine l'enfant recevait-elle les caresses de Solweg que Mme Belvidera allait la prendre dans les bras de la jeune fille, la couvrait de baisers, et fondant elle-même en larmes, tout à coup, entraînait sa fille à l'intérieur de l'hôtel.

—Et vous, monsieur Dompierre, dit à brûle-pourpoint Mme de Chandoyseau, vous ne faites pas de promenade aujourd'hui?

—Mon Dieu! madame, j'ai un assez grand mal de tête, et je pense que j'irai marcher sur la route, quand la chaleur sera un peu tombée.

Il était ému de la scène qui venait de se passer, et la question méchante de cette pie-grièche lui faisait légèrement trembler la voix. Il rencontra sans l'avoir cherché l'énigmatique regard de Solweg, qui était fixé sur lui au moment où il parlait.

Peindre ce qu'il y avait dans ces yeux est chose impossible. De l'anxiété, de la pitié, une sorte de douce remontrance, une exhortation involontaire, un chagrin réel, enfin par dessus tout, une complaisance, un fond de sympathie, simple, franc, éclatant d'évidence, qui luttait contre tout le reste, et semblait noyer tout le reste dans l'humidité limpide de ce regard bleu. Il avait eu bien des impressions, par le court moyen d'un geste, d'un regard, d'un seul clin d'œil: jamais il n'avait éprouvé dans un temps aussi court et par un moyen aussi simple, une émotion si intimement cuisante et si complexe. Le résultat, en lui, fut plutôt une sorte de colère contre cette jeune fille sérieuse, presque silencieuse au milieu du jacassement des femmes, et qui voyait dans ses faits et gestes, qui percevait clair comme le jour, en ce moment-ci, le double jeu de Mme Belvidera et le sien, qui lisait son mensonge sur ses lèvres, au moment où il le prononçait, qui avait lu le mensonge pénible de la jeune mère à sa fillette, et comprenait aussi nettement le merveilleux instinct de l'enfant luttant contre l'absence insolite de sa mère. Qu'est-ce qu'avait cette demoiselle à venir regarder dans ses affaires? Et sa sympathie par dessus le marché! sa compatissante complaisance! sa gracieuse indulgence envers l'auteur responsable de cette tragi-comédie! qu'en avait-il faire en vérité? Il la trouvait énervante au suprême degré.

Il s'en alla, en flânant, sur la route, afin de dépister tout au moins la surveillance de Mme de Chandoyseau, et prit une barque, fort loin de l'embarcadère de l'hôtel, désespéré d'ailleurs quant à la réussite de sa soirée à l'Isola Madre. Il eut un véritable étonnement, en faisant lentement le tour de cette île, après plusieurs crochets sur le lac, de découvrir la barque qui portait Mme Belvidera, amarrée déjà sur une petite plage naturelle... Il ne joua donc qu'incomplètement la surprise qui était nécessaire, à cause des bateliers, et entraîna la jeune femme hors de toute vue. Le bonheur de l'avoir là, à lui seul, dans cette île déserte à cette heure, et après en avoir désespéré, lui donnait une folie enfantine.

Luisa s'extasia tout de suite sur la richesse du paysage, sur le nombre et la magnificence des arbres où les beaux tons de l'automne commençaient à répandre ces cuivres rouges et ces vieux ors qui donnent aux feuillages une saveur majestueuse.