La mère entendit M. Dompierre prononcer ces mots, et, comprenant au premier aspect de l'endroit, le danger qu'avait couru la petite Luisa, elle le remercia avec chaleur d'avoir joué si heureusement le rôle de balustrade. Elle voulut se pencher elle-même sur l'eau, à l'endroit où l'enfant se fût précipitée dans sa course échevelée, et ne put se retenir de pousser un cri. Elle s'anima par suite de sa peur rétrospective, gronda la fillette, puis l'embrassa convulsivement.

Le chant reprit dans le lointain, juste au moment où la lune, se levant au-dessus des montagnes de Luino, découvrait d'un coup la magnificence du lac Majeur sous le ciel clair. La branche septentrionale s'allongeait en face, dans un infini comparable à celui de la mer; tous les monts bleuâtres découvrirent leur pur dessin, et l'anse des Borromées montra ses trois îles: Isola Madre, Isola Bella, et derrière celle-ci, la petite île des Pêcheurs, presque invisible.

La fillette battit des mains à cette féerie soudain découverte comme par le lever d'un rideau, et sa mère jeta cette exclamation grasse, ardente et presque goulue par laquelle les bouches italiennes semblent mordre à même l'objet admiré:

Che bellezza!

—Quelle beauté! répéta quelqu'un auprès d'elle.

Le chant s'enflait à mesure que s'élargissait la lumière. Certaines paroles en devenaient nettement distinctes, et lorsque la voix prononçait, comme terminaison d'une sorte de refrain, ce mot amore dont le sens est amour, et dont la consonance pour nos oreilles françaises évoque en même temps l'idée de mort,—merveilleux mélange!—on eût juré que la chanteuse était tout près, bien que complètement inaperçue. «Qui sait? pensait Dompierre en souriant à demi, peut-être mon poète a-t-il raison, et il est possible qu'il n'y ait point de chanteuse là-bas dans une barque, à l'ombre de la montagne, et que nos âmes elles-mêmes soient rendues harmonieuses en face de la splendeur de la nuit!»

Cependant Mme Belvidera éprouva le même désir qu'il avait eu:

—Oh! qui chante ainsi? demanda-t-elle.

Il lui dit ce qu'il avait appris de Carlotta, d'Isola Bella. Il augmentait sa curiosité à mesure qu'il parlait de cette fille dont la réputation de beauté était répandue. Bientôt, la barque étant sortie de l'ombre, on put la distinguer à quelques centaines de mètres de la rive... La chanteuse y était seule, et elle manœuvrait les avirons avec force et en cadence régulière. Parfois, elle s'arrêtait et se laissait glisser sur l'eau unie.

—Où va-t-elle ainsi, le soir, en chantant? demanda-t-on au batelier.