Comme on est seul, grand Dieu! quand une douleur vous étreint!
M. et Mme Belvidera ne parurent pas au déjeuner. Dompierre en éprouva un soulagement d'abord, à la pensée que Luisa avait voulu lui épargner cette trop brusque rencontre, puis il trouva a cette circonstance mille motifs d'inquiétude.
L'air fut si lourd, l'après-midi, que plusieurs des pensionnaires, au lieu de gagner le hall trop clair, ou l'ombre des jardins, se réfugièrent dans le salon aux volets fermés et où régnait, dans une obscurité presque complète, une fraîcheur relative.
Quelques personnes s'assoupissaient dans les fauteuils, et on entendait le bruit sec du journal quittant leurs mains inertes et tombant.
On ne remuait qu'avec précaution; une jeune Anglaise ouvrait doucement la bibliothèque pour y choisir un volume dont elle avait peine à déchiffrer le titre; sur les tables, de grandes feuilles d'album glissaient entre des doigts indifférents.
Quand les yeux de Gabriel se furent faits à l'obscurité, il reconnut, sur une chaise de tapisserie placée à trois pas de lui, le chapeau de paille blanche, bordé de dentelle, de Mme Belvidera. Son cœur sauta à la pensée qu'elle était là peut-être, et il osait à peine explorer la pièce. Presque aussitôt, il remarqua que le chapeau couvrait un chapeau d'homme, en feutre mou, dont le bord souple, couleur beige, dépassait de trois doigts la dentelle. C'était évidemment le chapeau de M. Belvidera. Il était tout naturel que ces deux chapeaux fussent unis là intimement, familièrement, sur une chaise où on les avait déposés en montant déjeuner, peut-être piqués l'un à l'autre de la même épingle. Les époux n'étaient pas là; certainement ils arriveraient ensemble; il les verrait en même temps apparaître dans le clair entre-bâillement de la porte, et ils approcheraient si près de lui qu'il devrait se lever pour saluer la jeune femme qui ne pourrait faire autrement que de lui présenter son mari. Il décida sur-le-champ de ne pas quitter sa place que l'on ne soit venu prendre les deux chapeaux.
Il entendait au milieu du silence le battement précipité de ses artères, car, malgré tous les efforts de sa volonté, il ne parvenait pas à maîtriser l'émotion que lui causait l'attente de la scène inévitable. Il souhaitait qu'elle fût prochaine et il l'attendait impatiemment dans l'endroit où il était le plus probable qu'elle eût la plus prompte occasion de se produire. Selon ses prévisions, le premier aspect de l'homme devait l'instruire sur les sentiments que sa femme éprouvait envers lui.
Il essayait en vain de se raisonner. Puisqu'elle avait trompé son mari, il était évident qu'elle ne l'aimait pas. Sans doute! et telle est la conclusion du bon sens commun. Mais n'avait-il pas maintes fois observé les erreurs,—exceptionnelles à la vérité—de ces jugements instinctifs? Pourquoi ne lui avait-elle jamais parlé de lui? Pourquoi n'avait-elle pas obéi au mouvement si ordinaire qui porte la femme infidèle à flétrir, et si souvent à souiller avec un acharnement cruel, entre les bras de son amant, l'image importune de celui qu'elle trahit? Il se creusait la mémoire; il tournait et retournait le sens des paroles qu'elle avait prononcées en mille circonstances; il ne trouvait pas d'autre allusion vraisemblable que celle qu'elle avait eue, un matin, sur la terrasse d'Isola Bella, pendant une minute de songerie: «C'est la première fois, lui avait-elle dit, que la vue d'un beau paysage ne m'est pas gâtée par quelqu'un». Était-ce en vertu d'une logique bien rigoureuse qu'il pouvait soupçonner le chevalier Belvidera d'être celui qui gâtait la vue des beaux paysages? Assurément non. Et quand même c'eût été lui, il avait plusieurs moyens inégalement graves de produire ce résultat fâcheux. Était-ce par le fait de sa seule présence? alors il pouvait être détesté. Était-ce par un défaut de sensibilité, par un mot malheureux? une femme a tôt fait d'oublier ces peccadilles.
Aurait-elle pu tromper son mari sans cesser de l'aimer? Telle était la question qu'il se posait, quand une voix connue, venant de l'autre extrémité du salon, lui fit relever les paupières, et il aperçut dans la pénombre de moins en moins épaisse, Mme de Chandoyseau assise, en une pose langoureuse, non loin du révérend Lovely. Solweg était au piano, dont elle caressait le clavier sans appuyer les doigts, en parcourant des yeux des partitions de musique.
Ses éternels témoins! La Chandoyseau et Solweg seraient encore là quand Mme Belvidera et son mari, viendraient prendre leurs chapeaux sur la chaise de tapisserie; elles le verraient se lever à l'approche de la jeune femme; elles entendraient les phrases de politesse banale qu'il échangerait avec l'homme qui lui arrachait le cœur; elles épieraient l'ébranlement de sa voix. L'une assisterait à l'entrevue avec la joie de sa méchanceté; l'autre, avec son irritante compassion?