À cause de l'obscurité de la pièce, M. Belvidera ne devait apercevoir qu'imparfaitement le Français, mais celui-ci distinguait jusqu'au moindre des traits du nouveau venu. Il reçut d'un seul coup toute l'impression que cet homme devait lui produire dans la suite. M. Belvidera avait un de ces caractères nets et délimités qu'il est inutile de se reprendre à deux fois pour connaître. Sans hésitation, il tendit la main en disant qu'il connaissait M. Dompierre, par les paroles élogieuses que M. de Chandoyseau, dont il venait de faire la connaissance, avait prononcées en sa faveur. Gabriel sentit la poignée de main forte, un peu dure, des natures toutes loyales et toutes droites, en même temps qu'il recevait son regard clair, pur, tranchant, qui lui valait un peu l'aspect militaire classique, dans sa meilleure acception: honnête et brave. Cet homme-là pouvait manquer de clairvoyance vis-à-vis des mille replis de la perversité humaine; mais il devait avoir la plus grande lucidité dans les questions même ardues où la malignité et la ruse n'avaient pas de prise. C'est ainsi qu'il n'avait pas soupçonné la «gaffe» que commettait M. de Chandoyseau—à l'instigation de sa femme bien entendu—en prononçant l'éloge du jeune homme, parce qu'il était incapable de voir les dessous déloyaux; mais c'est ainsi qu'il avait senti et apprécié sur-le-champ la bonne foi de M. de Chandoyseau et renversait instantanément sur son jeune compatriote la sympathie que M. de Chandoyseau avait très réellement pour lui.
M. Belvidera était de taille assez haute; il portait une moustache forte et noire, ses cheveux commençaient à peine à grisonner; il était vêtu sans recherche, mais avec une sorte d'élégance naturelle provenant de la force et de la droiture de toute sa personne. Mme de Chandoyseau avait prononcé une fois en sa vie une opinion dépourvue d'arabesques superflues, en disant qu'il était «un homme très bien». C'était le caractère le plus propre à inspirer la plus prompte sympathie. Mme Belvidera, Mme de Chandoyseau et Solweg étaient autour du groupe et recevaient, chacune à leur manière, le contre-coup du drame muet qui se jouait en ce moment-ci par le fait de cette amitié naturelle insurmontable qui naissait et s'établissait, là, sous leurs yeux, entre deux hommes qu'un secret terrible pouvait faire s'égorger dans un instant.
Gabriel n'osait lever les yeux sur ces dames, à cause de l'assurance qu'il avait que le chevalier découvrirait son amour, dans le moment où il regarderait Luisa. Il était si éperdument épris et si malheureux que cet homme intelligent ne pouvait demeurer longtemps avant de discerner la sincérité de ses sentiments. Sur un point, au moins, il était désormais rassuré: M. Belvidera ne pouvait pas soupçonner sa femme.
Fut-ce un mouvement généreux qui inspira à Solweg l'idée d'entraîner sa sœur? Ces dames s'éloignèrent et ils furent au moins allégés de ces témoins étrangers.
Quelle devait être la torture de la malheureuse Luisa! Gabriel ne lui devait-il pas, lui aussi, d'abréger cette scène en se retirant, quitte à froisser M. Belvidera? Il allait le faire et il cherchait un prétexte pour s'en aller, rompu, meurtri, désespéré de la tournure des choses, quand le chevalier, par une fatalité du sort ironique qui gouverne le monde, s'excusa d'être obligé de le quitter pour son courrier politique et lui dit gracieusement:
—Je vous laisse ma femme.
Il n'eût pu être ridicule que si une sotte de l'espèce de la Chandoyseau se fût trouvée là au moment où il prononça ces mots. Tout le sublime du monde n'est devenu grotesque que par le pullulement des imbéciles. Cet homme évidemment incapable d'un mensonge, d'une dissimulation, d'un mouvement douteux, faisait simplement l'honneur à sa femme, non seulement de ne la pas soupçonner, mais de ne même pas prendre garde que quelqu'un pût la soupçonner.
Les deux amants restèrent sans pouvoir se regarder.
Après un long moment de silence et d'embarras, Luisa dit avec une impatience dans la voix:
—Ouvrez donc! on n'y voit pas ici!