Que la maison Colivaut fût à vendre ou bien non, cela ne représentait pas grand'chose à mon esprit, parce que je ne concevais pas qu'elle pût être autre que nous ne l'avions toujours vue, avec sa madame Colivaut en bonnet blanc à rubans bleus, sa tourelle à clocheton, sa balustrade, son orme et son marronnier, ses jardins en terrasses et son cadran solaire.
Il en était autrement pour mon père, évidemment, car son œil brilla, sa lèvre se plissa avec malice; puis tout à coup il fronça les sourcils et son regard se fixa entre les oreilles de son cheval.
Mais il s'écoula bien du temps avant que la maison Colivaut fût vendue.
J'allai habiter, les trois années du veuvage de mon père, à Courance, chez ma tante Planté[1]. Mon père se remaria. Ma tante Planté mourut. Madame Colivaut vivait toujours, et rien n'était changé à sa maison.
[1] Cette période a fait l'objet d'un roman précédemment paru: La Becquée.
Nous allions voir madame Colivaut au jour de l'An pour lui faire nos politesses, et une deuxième fois, généralement, au fort de l'été, parce qu'elle était sujette à des étouffements que la grande chaleur «rendait critiques», à ce que prétendait le médecin, et l'on croyait lui adresser des adieux définitifs. Mon père, étant son notaire, la voyait plus souvent. L'hiver ou l'été, c'était un plaisir de présenter ses hommages à cette vieille dame: au jour de l'An, elle distribuait des bonbons qui n'étaient pas du pays; à la belle saison, elle vous permettait de passer le temps de la visite dans les jardins.
On disait «les jardins», quoiqu'il n'y en eût en réalité qu'un seul; mais, sur la pente d'une colline, ce jardin se trouvait distribué en terrasses étagées, au nombre de trois, dont la plus basse, qui portait tous les bâtiments et s'agrémentait en parterre, faisait un retour du côté de la ville par un terre-plein à balustrade dominant la grande rue de Beaumont, dans sa longueur, jusqu'à l'église.
De tout Beaumont on voyait la maison Colivaut, les balustres, la vieille porte cochère à pattes de biche, le clocheton, l'orme et le marronnier.
Pour moi, l'attrait véritable de cette maison, c'était le cadran solaire.
Il était situé dans le second jardin. On y accédait par une douzaine de marches dégradées et branlantes où le passage quotidien avait créé un double sentier parmi la mousse. Lorsqu'on posait le pied sur une certaine marche, on la sentait osciller, et l'on croyait entendre le bruit sourd de l'éclat lointain d'une mine. Un prunier de mirabelles étendait ses fines branches au-dessus de l'escalier, et il y avait toujours quelque fruit qui pourrissait à droite ou à gauche, sur de jolis oreillers moussus. Au dernier degré s'ouvrait une large allée bordée de buis épais taillés à hauteur de la main. Cette allée était coupée à angle droit par une autre semblable, et, au croisement, s'élevait le cadran solaire.