Cependant Marguerite témoigna le désir de voir une première fois Newman de loin.
Un matin, à Saint-Pierre, dans une chapelle, le cardinal Newman disait une messe basse. Lord Wolesley, agenouillé vingt minutes sur la dalle, communia. Marguerite vit l'or d'un vitrail se mêler à l'or des cheveux «d'enfant» de son ami, et la neige de la tête du grand vieillard se confondre avec celle du pain divin: elle s'évanouit. Au milieu d'un peuple prosterné, son père la secouait par le bras en lui disant: «Godiche!… godiche!…»
Elle eut l'honneur d'approcher Newman dans les jardins du Pincio. Il se garda de toute parole mondaine, et comme il avait paru connaître le nom du député de Paris, il lui dit, non sans aménité, mais sans faiblesse, qu'il vénérait, quant à lui, dans les persécuteurs de l'Église les artisans inconscients d'une œuvre sacrée: «Qui sait, dit-il, si Néron, dont l'horrible règne donna tant d'élan à la vertu chrétienne, à l'œil de Dieu ne vaut pas l'apôtre Pierre? Il est nécessaire de contempler une longue suite de siècles pour l'intelligence complète des grandes vérités, etc.» Il avait ajouté, durant cinq minutes au moins, des choses magnifiques. Lord Wolesley se penchait vers Marguerite pour traduire, toutes chaudes encore, les paroles du cardinal, et de sa main, «translucide comme un émail,» il lui indiquait la bouche du saint homme qui élevait savamment l'entretien, et la Ville Éternelle étendue au pied de la colline. «De beaux moments!» disait Marguerite.
Eh bien! ce jeune lord Wolesley était mort.
Marguerite avait eu l'insigne et douloureuse faveur d'apprendre cette catastrophe, de la main même du grand Newman, le cardinal ayant ajouté, en post-scriptum, qu'il écrivait en accomplissement d'un des désirs derniers de son noble ami. «J'ai la lettre…» disait-elle; et elle la montrait, comme autrefois la photographie de Mounet-Sully.
Elle vivait du souvenir de cette quasi-idylle mystique, où la figure de l'amant se confondait avec celle d'un saint, sur les collines romaines ou dans l'atmosphère affolante des chapelles, idylle embellie par la mort, mieux que cela: par une mort incomplète en un sens et qui faisait durer le mystère, puisque Marguerite, qui ne s'avouait pas à elle-même son amour pour le jeune lord, ne séparait pas en son esprit les deux catholiques anglais, dont l'un—celui dont elle pouvait parler sans se compromettre—était vivant et lui écrivait!
Voilà pourquoi elle avait renoncé à réciter des vers de M. de Bornier et à porter l'image sanguinolente d'Œdipe, pourquoi elle nous avait paru si réservée et si grave à la matinée Plancoulaine. Pour le moment, la fille de l'athée, élevée sans principes, ne parlait de rien de moins que de se faire religieuse.
Comme tout me paraissait petit, en comparaison des souvenirs que portait Marguerite! Je me rappelais sa nature inquiète autrefois, son cœur toujours bondissant, sa figure enflammée. A cause de cela, dans les rêves que je faisais sans cesse de quelque chose de plus beau que ce que l'on voit tous les jours, j'associais Marguerite à mes féeries intimes; je l'attendais; je comptais sur elle. Maintenant je savais qu'il lui était arrivé une aventure qui, pour moi, la haussait au-dessus du commun des mortels…
III
Le maître clerc de mon père, Coqueugniot, était un pauvre garçon efflanqué, qui avait éprouvé à peu près toutes les maladies. Il lui en était demeuré une certaine compétence en médecine et la monomanie de l'art de guérir. Il faisait au docteur Troufleau et au pharmacien Patout une concurrence appréciable et désintéressée; il redressait les errements de la thérapeutique officielle, qu'il traitait de routinière et d'illogique; il dépréciait les médicaments de M. Patout en lui prouvant, chiffres en main, qu'il encaissait des bénéfices illicites et vendait des matières «éminemment nocives». Il faisait venir, lui, ses substances des maisons de gros, par l'intermédiaire d'un ami qu'il avait à Paris; et s'approvisionnait même à l'étranger. Quel que fût le procédé qu'il employât, ce maniaque y était de sa poche, car il distribuait gratuitement ses drogues.