Puis il vanta à Marguerite les charmes de la vie provinciale et paisible. Son désir était de soustraire une âme d'élite à la corruption de Paris. Il souhaitait aussi qu'une femme chrétienne régnât sur le jeune docteur Troufleau, de qui la vie était digne, mais la direction des idées inquiétante. C'était le vœu de la grand'maman Charmaison que sa petite-fille fût mariée près d'elle: le prêtre en était certainement avisé. Comme il allait revenir sur le sujet que Marguerite avait amené elle-même par un détour assez curieux, elle l'arrêta:
—Le docteur Machin, dit-elle, y pensez-vous?… Papa l'enverra promener!
A la bonne heure! Moi, je comprenais très bien qu'on ne passât pas d'Œdipe sanguinolent et de lord Wolesley, mort en odeur de sainteté, au docteur Troufleau. A vrai dire, je m'étonnais qu'il pût être question d'un mariage, c'est-à-dire de la chose la plus ordinaire du monde, pour Marguerite Charmaison, qui me semblait promise à des destinées insoupçonnables!…
Le curé, lui, sembla déçu. Il hésita à parler de nouveau.
Je sus, dans la suite, que Marguerite avait flairé, chez le timide docteur, un sentiment inavoué, et qu'elle était venue s'enquérir à bonne source, et de l'imminence d'une demande, et de la valeur du prétendant. C'était d'une femme, simplement.
Un bruit sourd vint de la rivière, et M. le curé dit:
—Ah! voilà monsieur Phébus qui saute dans sa barque.
Puis il se leva en faisant «Chut! chut!» et nous allâmes tous les trois à pas de loup jusqu'à la rampe de pierre. M. Phébus était debout dans sa barque; il tenait sous le bras une longue canne à pêche. La flotte, jetée à gauche, se laissait doucement porter par le courant vers la droite. C'était un morceau de liège arrondi et colorié de rouge à mi-corps, qu'un petit tuyau de plume traversait. Le fretin qui mordillait le ver donnait à cet objet l'aspect d'un drôle de petit homme ventru s'amusant dans l'eau à faire la trempette. Tantôt il s'enfonçait à peine; tantôt il plongeait tout à fait. Mais M. Phébus, qui savait à quoi s'en tenir, ne retirait pas la ligne pour si peu, et distinguait finement quand le goujon avait mordu. Lorsque le petit homme était arrivé là-bas, sur la droite, tout près de l'extrémité de l'ombre du pont grandissante, M. Phébus soulevait la longue canne; on distinguait deux vers de terre flasques et trois grains de plomb noirs enfilés à un crin invisible. La soie sifflait dans l'espace non loin de nos visages, puis dans le temps d'un clin d'œil, le petit homme était retombé sur sa jambe et se laissait flatter l'abdomen par la surface de l'eau. Et le même jeu recommençait. M. Phébus était coiffé d'un chapeau auquel l'usage et les ans avaient donné le ton du pain doré par une bonne cuisson. Nous n'apercevions de lui que ce chapeau, le bas du corps et l'avant-bras droit soutenant la canne à pêche. A ses pieds était une boîte de fer-blanc à jours, qu'arrosait une flaque d'eau passant d'un bord à l'autre au gré des mouvements du pêcheur. Un bout de sentier, de la largeur d'un ruban, et mangé d'herbes vivaces, se blottissait contre le mur pour amener là M. Phébus et nul autre.
M. le curé admirait la patience de M. Phébus qui ne prenait presque jamais de poisson, car l'endroit était mauvais, mais s'obstinait à y demeurer immobile des journées entières, des semaines, des mois. Il admirait la sérénité de cet être, célibataire, sans profession, à peu près dépourvu de rentes, qui n'avait rien d'autre à faire dans la vie que d'être là, à ne rien faire. Et M. le curé s'étonnait que cet homme jouît d'une telle paix et fût un impie. Car M. Phébus se joignait aux rouges politiciens qui péroraient, le soir, au café, vis-à-vis de la statue du poète; et dans cette parfaite tranquillité des choses, là, devant ce morceau de liège oscillant avec la régularité d'un pendule de la gauche à la droite, au pied du mur du calme presbytère, devant les prairies et les doux coteaux d'une vallée tourangelle, M. Phébus méditait et préparait, dans la mesure de ses forces, des révolutions et des massacres, qui auraient lieu, il est vrai, à Paris.