J'étais prévenu contre cette femme par ma grand'mère, qui ne l'aimait pas, d'abord parce qu'elle lui rappelait péniblement sa fille; ensuite parce qu'elle était née en Amérique, quoique d'une famille française; enfin parce qu'on la jugeait trop jolie pour être ce qu'on appelle en province une femme comme il faut. Je ne parvenais pas à avoir pour elle une complète indifférence, parce que j'aimais sa jeunesse et sa figure et parce qu'elle sentait délicieusement bon. J'avais vécu parmi des vieillards, et j'étais naturellement attiré par sa fraîcheur. L'embarras que j'éprouvais à la voir provenait de la difficulté de lui donner un nom.
Mon père m'avait ordonné de l'appeler «maman»; ma grand'mère me l'avait défendu: «Donne-lui tous les noms que tu voudras, m'avait-elle dit; mais celui-là, jamais! entends-tu bien, jamais! On n'a qu'une maman; la tienne est au ciel: raison de plus pour lui réserver ce nom dans tes prières… Mon Dieu! mon Dieu! si elle t'entendait, de là-haut, le donner à une autre!…» Dans son bonnet noir, elle faisait une tête si extraordinaire, en disant cela, qu'elle me communiquait une religieuse terreur. Je ne savais pas du tout quel parti prendre. Au lieu de dire à mon père: «Bonjour, papa,» je l'embrassais lui-même sans rien dire; puis j'embrassais sa femme, autant que possible en riant très haut, pour faire du bruit. Cela ne réussissait pas toujours. S'il me faisait observer: «Eh bien! on dit bonjour…» je disais: «Bonjour.—Bonjour qui?—Bonjour, papa.—Mais, à elle?—Bonjour… ou… ou…» Dieu! que j'étais malheureux! Et le supplice recommençait si elle me faisait un cadeau, ce qui arrivait souvent, car elle désirait conquérir mon amitié. Il fallait dire merci.—«Merci qui?…» J'en ai encore la chair de poule!
III
Mon père nous arriva un jour à Courance avec l'air d'un homme qui apporte une bien bonne surprise. Il n'était pas assis qu'il nous dit:
—J'ai acheté la maison Colivaut.
—Vous avez fait une sottise!
Grand'mère lui lança cela d'un trait, avant de prendre le temps de déposer ses lunettes, ce à quoi elle ne manquait point d'ordinaire, lorsqu'il s'agissait de choses importantes. Mon père, qui était plein de son sujet et qui étouffait d'en parler, répliqua:
—Soit! n'en parlons plus.
Et il se leva comme pour aller faire un tour de jardin.
Cependant grand'mère enrageait d'avoir des détails. Elle alla jusqu'à la porte, dans le dessein de barrer le chemin à son gendre; mais lui-même, après avoir gagné la porte, en était revenu, car il espérait bien qu'on allait parler.