Il tendit la main au docteur:
—Mon ami, quittez ma maison: vous y gâchez votre avenir. Hier, je vous suppliais de rester pour affronter plus hardiment ensemble la méchanceté publique. Aujourd'hui, elle nous a atteints; le mal est fait; c'est moi qui vous dis de vous écarter. Que vous demeuriez avec nous ou que vous vous retiriez, nous restons, ma femme et moi, dans les deux cas, contaminés. Pour vous, une chance de salut demeure: séparé de nous, le pays vous absout, et vous recouvrez le droit d'épouser une jeune fille comme il faut et de fonder une famille… Il n'y a pas à hésiter!
—Je n'hésite pas! je reste avec vous.
Mon père hocha la tête et sourit amèrement.
Le docteur reprit:
—Mon intention n'est pas, actuellement, de m'établir, de fonder une famille, mais avant tout d'épouser une jeune fille que j'aime. Cette jeune fille est l'amie de madame Nadaud, puisqu'elle était encore ici il y a quelques heures. Si j'achetais le consentement de son père en sacrifiant l'amitié de madame Nadaud et la vôtre, je pense et je veux avoir la conviction que je m'aliénerais à tout jamais, par un pareil trafic, l'estime de mademoiselle Charmaison.
—Vous auriez vite fait de gagner son estime si vous vous mettiez d'abord en état de gagner sa main.
—Peu importe! je ne la gagnerai pas par ce moyen!
—Soit! dit mon père, mais allons jusqu'au bout!—puisque aussi bien il faut que j'examine la situation dans toute sa triste réalité, qui m'est révélée d'aujourd'hui seulement.—Il ne s'agit pas, pour vous, uniquement d'un mariage, mon cher docteur; il s'agit de votre carrière à ménager. Songez à votre clientèle. Toute la ville, à ce que je vois, obéit au mot d'ordre parti de la maison Plancoulaine. Qu'il plaise demain à celui qui dirige ce troupeau de moutons de vous mettre en interdit…
—Je suis seul médecin à Beaumont!