—Mais, malheureux! dit grand'mère, vous ne voyez donc pas que vous allez vous mettre tout le pays à dos?
—Comment! parce que j'achète une maison, n'ayant pour m'abriter qu'une bicoque! parce que, n'ayant pas l'emplacement d'un cabinet de toilette pour ma femme, ni d'une chambre pour mon fils, je me rends acquéreur d'un immeuble!… Eh parbleu! que l'on dise ce que l'on voudra. J'use du droit qui appartient à tout citoyen d'acheter, quand il est en état de payer; et de plus j'accomplis un acte de salubrité pour mon ménage. Qui sait si l'obscurité, l'humidité de ma maison actuelle, n'ont pas été la première cause d'un malheur que nous déplorons les uns et les autres, n'est-ce pas? Rappelez-vous le médecin qui soignait votre fille: «Si elle avait pu être transportée à temps au grand air…» L'a-t-il dit? ne l'a-t-il pas dit, le jour même des obsèques? Fichtre! Je n'ai pas envie de recommencer. Quant à mon enfant…
—Oui, oui, tout cela est très bien, dit grand'mère; mais avez-vous songé aux Plancoulaine?
—Que le diable emporte les Plancoulaine!
—Non, mon ami, non, le diable n'emportera pas si aisément les Plancoulaine. Pour commencer, vous le premier, ne sauriez briser avec monsieur Plancoulaine, sans perdre du jour au lendemain les trois quarts de votre clientèle, composée de la bourgeoisie, qui se réunit chez lui tous les jours, et de la noblesse, qui, après l'avoir dédaigné quand il était maire, sous l'Empire, lui fait les doux yeux aujourd'hui que nous possédons un savetier à la tête du conseil municipal. En second lieu, votre femme ne se passera pas de la société qu'elle rencontre chez les Plancoulaine, qu'elle ne rencontrera pas ailleurs, retenez bien ce que je vous dis, parce que l'on ne se voit que chez eux, parce qu'ils ne permettront pas que vous voyiez qui que ce soit hors de chez eux, et parce qu'ils sont assez forts pour imposer leur volonté. Or, vous savez que M. Plancoulaine guigne cette maison pour son neveu Moche, depuis dix ans. Il me l'a dit cent fois: «Je n'ai pas d'enfants, madame Fantin; la consolation de mes vieux jours, ce sera d'avoir mon neveu Moche à trois enjambées de chez moi, au lieu de me donner la peine de faire atteler si je veux embrasser les fillettes.»
—Vous comprenez que si, pour éviter à Plancoulaine de faire atteler, je dois me condamner, moi et les miens, à vivre en un trou de taupe!…
Grand'mère lui dit d'un air narquois:
—Et c'est votre ami Clérambourg qui vous a conseillé cet achat?…
—Clérambourg est la prudence même: il ne m'a caché aucun des inconvénients de l'affaire.
—A la bonne heure!… Eh bien! mon cher, vous aurez Clérambourg lui-même contre vous!