L'honorable hôtelier du Guet-Apens me dit:

—Voici un homme qui ne loge point chez moi et qui va complètement nu. Je le soupçonne de n'avoir pas reçu le baptême.

—Ah! m'écriai-je en élevant les bras, ce sont des charges bien pesantes pour un seul homme! Car, outre qu'il y a de l'étrangeté à ne pas venir loger tout droit au Guet-Apens, ainsi que je le fis moi-même, aller tout nu n'est pas décent, puisque la personne que j'ai vue le moins vêtue ici—et je voudrais encore la revoir!—en avait grand comme l'étole de monsieur l'évêque. Mais que cet homme ait manqué le baptême, je n'y peux croire…

—Il y a mieux! reprit mon hôte qui s'échauffait sur son homme nu; sans me rappeler quelqu'un de précis, cette tournure, ces façons, ne sont pas étrangères à mes souvenirs… Cet homme aurait seulement un haut-de-chausses et je gage que je le reconnaîtrais, car j'ai dû lui serrer la main.

—Il ne me reste pas de doute que cet homme nu soit un chenapan, prononçai-je à part moi, en m'élançant sur ses traces qui tendaient justement du côté d'un de mes rendez-vous. Pour moi, fis-je quand je l'eus dévisagé d'un peu plus près, cet homme dépourvu même d'un carré de lin ne me rappelle aucun chrétien absolument. D'ailleurs, je remercie Dieu de me tenir éloigné de pareilles connaissances, bien que je sois l'ami de Lorenzo Valla et de l'hôtelier du Guet-Apens; que j'aie touché récemment un pape déposé et monseigneur l'Électeur de Bavière et qu'enfin je sois entré dans les bonnes grâces de Frère Jérôme qui sent le fagot à plein nez!

Je me tenais à une petite distance, n'aimant point importuner, de mon naturel, et encore moins me mêler de ce qui n'est point mon affaire. L'homme nu entra dans une rue assez déserte et avisa quelqu'un qui portait sans méfiance deux petits sacs de monnaie de la contenance d'environ cent ducats. Il n'eut que le temps de lui poser la main à l'endroit du gosier, et se logea les deux petits sacs sous l'aisselle. J'admirai sa dextérité et vis que le pauvre porteur, étendu dans le ruisseau, avait la pâleur de la mort.

Tout en suivant l'homme nu, je rendais aussi justice à la finesse de mon hôtelier qui avait soupçonné que ce misérable était sans sacrements.

J'allais déboucher sur une place ornée en son milieu d'une fontaine d'eau vive où des jeunes filles badoises emplissaient paisiblement leurs cruches, et devisaient avec des poses assez avenantes. Notre homme les effaroucha un peu par le défaut de son carré de lin, mais davantage par l'excès des propositions qu'il leur fit tout incontinent. Les voyant s'écarter craintives, il en empoigna une si violemment par son bavolet à la fois et par le petit foulard qui lui couvrait les épaules, que l'un et l'autre cédèrent et découvrirent une chevelure abondante en même temps qu'une gorge pure et savoureuse. Elle jeta les hauts cris. Il laissa paraître le petit sac qu'il avait sous l'aisselle, et il eût peut-être mené à bout ce marché scandaleux si, à la tête de quelques honnêtes gens, je ne me fusse précipité au secours de la jolie infortunée à qui je laissai mon adresse pour le cas où elle serait dans la nécessité.

Mon satyre s'était réfugié dans une maison malhonnête où je m'interdis de le suivre pour ce que, premièrement, je ne suis point du service de monsieur le lieutenant des bonnes mœurs badoises—Dieu veuille qu'il y en ait un!—et, secondement, dans la crainte de trouver en cet endroit l'occasion de faillir à mes rendez-vous, ou simplement de manquer d'y faire honneur. Mais, comme il y avait, tout en face, une taverne où coulait un fort tonneau de cervoise, je jugeai que mon intervention violente en faveur d'une jeune fille valait bien que je me désaltérasse, ce que je fis copieusement.

Cependant des exclamations bruyantes et de forts éclats ne tardèrent point à me faire lever la tête du côté de la petite maison d'en face.