Nous n'avions pas commencé de donner un sens à ces mots, que nous nous vîmes entourés d'un cercle imposant de personnes ayant tous les caractères d'une fâcheuse disposition à l'égard de nos agréments. Je saisissais mal la langue en laquelle il n'était que trop évident qu'ils échangeaient leur courroux, et qui est tudesque et barbare. Lola, qui a toutes sortes de connaissances, m'en rendit sensibles quelques expressions assez pourvues de signification. Ces gens-là étaient les Badois de qui les maisons, cette nuit-ci, avaient été brûlées ou défoncées et mises au pillage. Et ils n'avaient pas évidemment perdu la mémoire des belles formes de Lola Corazon y las Pequeñecès qui avaient animé récemment ces scènes de brigandage, et s'étalaient pour l'heure à la face du soleil et sur cette pelouse verdoyante. Quant à moi, qu'ils me prissent pour l'homme nu, dans l'état où je m'étais mis par le fait de mon bain matinal premièrement, et secondement par celui de la présence de l'ardente Espagnole, il n'y avait point d'espoir qu'ils y manquassent. Et je recommandai mon âme à Dieu pour la deuxième fois depuis le lever de l'aurore, regrettant toutefois de n'avoir pas eu le loisir de prouver à la petite Lola que je lui pardonnais ses péchés contre moi. J'aurais aimé aussi revoir avant que de trépasser, la signora Bianca Capella et mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal que je savais si fâchées à mon endroit; et même la petite personne au bavolet ou la servante, sans compter celle que je n'ai vue qu'une fois, hélas! et trop peu de temps, et que j'avais crue vêtue en tout de l'étole de monsieur l'évêque…
Je ne sais si c'est par l'approche du danger que j'eus un instant la vue troublée de l'apparence de quelqu'un qui ressemblait à s'y méprendre à cette petite dont j'ai parlé en dernier lieu, et qui se faufilait parmi les groupes de nos bourreaux comme fait une puce dans les replis d'une courtepointe. Je m'écriai et oubliai tout, en la pensée que cette personne était bien la première qui m'était apparue lors de mon arrivée à Bade, au seuil de l'Hôtel de Ville; et je n'avais point recueilli mes esprits que je vis Frère Jérôme aussi parmi les bourreaux.
—Tout va bien! dis-je à Lola qui ne se mettait point trop martel en tête, ayant reçu de la nature de bons moyens de se tirer des embûches des hommes. Tout va bien! repris-je, car je vais me recommander de monsieur Gerson qui couche à côté de moi et qui a dépouillé magistralement la doctrine de Frère Jérôme, ce dont cet apôtre est assez satisfait.
J'allais précisément m'avancer vers le théoricien de la Vérité et je tenais ma cause pour gagnée grâce au nom de monsieur Gerson; mais je vis au Frère une si mauvaise figure que je n'eus point l'audace de faire un pas de plus en avant.
—Ah! dis-je à Lola, que n'ai-je affaire à monseigneur l'Électeur de Bavière, à notre bon ami Valla ou même à quelque pape déposé ou digne de l'être; je leur donnerais à entendre quelque bonne farce bien grasse et j'aurais du goût, en vérité, de déjouer leur astuce! Mais tous ces disciples de Frère Jérôme vous viennent brancher avec la même désinvolture qu'ils vous bailleraient une aubade, et ils sont plus nombreux que les iniquités insignes de celui pour qui il est clair à présent que je vais endurer le martyre! Il est non moins certain qu'un lieutenant de police, s'il y en avait à Bade, m'aurait déjà tiré de plusieurs mauvais pas. Je me prends à douter de l'excellence de ces mœurs. Las! embrassez-moi, Lola! j'aperçois le bout de la corde qui nous soutiendra tout à l'heure à la maîtresse branche de ce pommier… Tout de même, je mourrai donc avec le regret que tous ces gens-là ne sachent point, ni vous non plus, Lola, qui est l'homme de qui je commence à expier les forfaits: j'ai idée qu'ils en seraient stupéfaits et y perdraient la force de nous pendre!…
—En effet, dit Lola, ils sont sensibles à la Vérité.
Enfin je m'apprêtais à lâcher le nom de ce personnage, quand tout le monde fut distrait par un bruit de coassements comparables à ceux que font les grenouilles dans les marécages. Nous nous retournâmes tout d'un trait du côté d'où venait ce bruit aquatique, et je ne fus pas peu surpris de reconnaître monsieur Gerson qui s'exerçait bénévolement à prendre des grenouilles à la pipée. Il était, lui aussi, nu comme un ver, contrairement à son habitude, à cause de la disgrâce de son physique, qui soudain prêta à rire à ceux-là même des Badois qui avaient les mines les plus renfrognées. Il faut dire qu'il s'était fait dessiner par tout le corps des signes cabalistiques et qu'il exécutait au bord de l'eau les gestes les plus en opposition avec ceux d'un chancelier de l'Université. Il nous avertit qu'il était fortement revenu de l'efficacité de la connaissance, à la suite d'avoir dépouillé les traités de Frère Jérôme jusqu'au squelette, si l'on peut s'exprimer ainsi, et qu'il était là depuis le matin, sur l'avis d'un grand nécromancien tout nu qui lui avait affirmé que toute la philosophie était de bayer aux corneilles et d'accomplir quelques menues pratiques de la Magie, pourvu que l'on vînt lui apporter à l'heure du déjeûner un bon plat de grenouilles dont il était friand. Personne ne douta que tant d'innocence ne fût le revêtement habile d'un bel et bon forfait, et on lui tomba dessus, pendant que l'on nous rendait, Lola et moi, à nos premiers ébats. J'aurais assurément plaidé la cause de monsieur Gerson, si je ne me fusse avisé qu'il avait lui-même manifesté bien de l'indifférence toute la matinée, durant que, par deux fois, j'avais été mené à deux doigts de la mort, lui étant là, à ses grenouilles.