—Ce sont des dames, me fut-il dit, qui passent ici l'été, et qui sont unies par le plaisir qu'elles y prennent, quoique venues de points bien différents. Celle-ci est madame la Présidente de la Tourmeulière qui est de Dijon, en Bourgogne; et celle-là qui habite la puissante cité de Nuremberg, est madame la Margrave de Bubinthal; quant à votre brune déesse, qui ne connaît la signora Bianca Capella?
—Eh quoi! m'écriai-je, transporté, la personne admirable qui s'avance ici entre mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal, est la signora Bianca Capella dont je me flatte d'être le cousin, et après qui, hélas! mes sens mal disciplinés ont soupiré maintes fois! Et je ne l'eusse pas reconnue à moi seul, à cause d'une différence de costume, notable, à la vérité! Ah! misère que nos sens, mon bon ami, qui, étant esclaves, sont inhabiles à reconnaître ou à deviner intuitivement les faces diverses de leur tyran!
J'achevai ces mots dans les bras mêmes de la signora Bianca Capella qui, me remettant plus aisément que je n'avais fait pour elle, me sauta au cou, m'appela son bien-aimé parent, son mignon cousin, me troubla par ses enlacements au delà de ce que je puis dire; enfin ne me fit grâce que pour me rejeter contre les poitrines de mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal qui me manifestèrent, par les plus douces chatteries, la satisfaction qu'elles avaient, dirent-elles, de toucher, une fois, un bel esprit Florentin.
Bien leur prit d'être si fortement convaincues que je fusse de cette qualité, car j'avoue que je ne leur en donnai point de sitôt les marques. Je me tirai avec beaucoup de gaucherie du cercle trop charmant de mes trois Grâces; les oreilles me tintaient; le sang m'affluait au front; je bégayai dans plusieurs langues; enfin qu'eussiez-vous fait à ma place?
Ces dames ne parurent point prendre garde à ma confusion:
—Nous allons au bain, dirent-elles, avec une grande simplicité; venez-y avec nous: on y a de la compagnie, des desserts et de la musique, et il ne manquera pas à votre arrivée d'y être fêtée convenablement. Vous n'y vîntes jamais? Ah! que faisiez-vous?
—Quoi? mesdames, prendrions-nous ce bain côte à côte?
—En doutez-vous, naïf étranger? me dit familièrement mon admirable parente en pivotant sur un pied, autrement dit en faisant la pirouette, ce qui m'offrit le spectacle de sa beauté en toutes les entournures.
Sur ce, voici mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal qui partent d'un bel éclat de rire, sans que j'en voie distinctement la cause; la signora Bianca Capella fait chorus, et toutes les trois s'éloignent en courant, sur le sable fin. Je regarde se rapetisser par la distance leur adorable groupe; j'essaie de retenir le parfum que leur souffle a répandu; je les vois de loin se retourner et me faire de jolis signes de la tête: «Venez donc, venez donc!»
Niccolo, je vous confesserai que l'approche du plaisir me combla souvent de confusion. Mais les grandes surprises peuvent aussi bien vous retirer le sang d'un homme tout à coup. Je cherchai mon petit bagage contenant le texte de la Cyropédie de messire Xénophon et quelque rechange un peu décent afin de me reposer dessus. Car, pour la première fois de ma vie, je me sentais défaillir. Il avait disparu ainsi que l'homme qui le portait. «Je suis volé, me dis-je, et tout ici n'est point encore mené à la perfection.» L'indignation me ranima. J'avisai la première hôtellerie afin de mettre un peu d'ordre dans mes pensées et dans ce qui me restait de vêtements, aussi pour y rédiger ma plainte à monsieur le lieutenant de la police. Dès le pas de la porte de cette hôtellerie, ornée d'une superbe enseigne bien découpée dans le fer: Au Guet-Apens, et dont la naïveté me plut, je reconnus mon homme en train de négocier avec l'hôtelier le contenu de ma sacoche.