Dans ce livre-ci comme dans celui qu’il complète — sans l’achever, j’espère — comme dans tous les autres que j’ai rendus publics, je n’ai jamais considéré l’opportunité. J’ai donné mes fruits comme un pommier ses pommes et avec la même placide insouciance. Ils se sont nui entre eux et ils ont nui à l’arbre, parce qu’ils sont au premier aspect, très différents les uns des autres. Si celui-ci me fut plus néfaste qu’aucun de ses frères, c’est qu’un hasard a voulu qu’il plût mieux qu’eux, et probablement par son impertinence. Beaucoup n’ont lu que lui parce qu’il se trouvait être le plus répandu. Qu’ils aient arrêté, d’après lui, leur jugement sur l’auteur, c’est un fait psychologique bien ordinaire et qui ne me choque pas plus que ne m’émeut l’opinion qui taxe ce livre d’immoralité. C’est un accident trop ordinaire mais que je dois déplorer au nom de tous les écrivains qui ont des goûts divers à satisfaire et qui les satisfont coûte que coûte. J’ai le goût de moraliser sous la forme du badinage et j’ai le goût non moins vif de le faire sous la forme la plus grave : sous ces deux aspects différents un lecteur un peu fin aurait tôt fait de reconnaître le même homme. En attendant ce lecteur, je continue à m’habiller de sombre ou de clair, selon la couleur du temps.

LES NOUVELLES LEÇONS D’AMOUR DANS UN PARC

Lorsqu’un auteur a écrit un livre qui, par le caprice des dieux, parvient à toucher des lecteurs, il arrive qu’on interroge ce mortel privilégié, au sujet de ses personnages, et lui demande de leurs nouvelles.

Que de gens se sont informés près de moi d’une petite fille nommée Jacquette, que j’avais présentée, — il y a quelque vingt ans de cela, — dans un beau parc situé dans la région d’Anjou, et dans un château appelé Chamarande! J’avais pris soin, à la fin de mon conte, de fournir quelques faits rassurants quant à l’avenir de Jacquette, et même de dire qu’elle fit, en temps convenable, un excellent mariage. Ce n’était pas assez, paraît-il. Certains d’abord y croyaient peu, eu égard à l’éducation fort agitée de l’enfant ; d’autres exigeaient des précisions et des détails ; mais ceux-ci sont gens qui n’ont rien à faire et voudraient qu’on leur racontât indéfiniment des histoires.

Des histoires, et sur Jacquette de Chamarande, j’en possède, à la vérité. Je vais essayer de vous en dire au moins quelques unes.

ALCINDOR

I

Vous souvient-il que cette petite était la fille unique du marquis Foulques de Chamarande et de Ninon, sa gracieuse et trop légère épouse, tous deux, en somme, d’assez bonnes gens, pareils à beaucoup, de qui la conduite était ordinaire, c’est à dire nullement édifiante, mais de qui le souci, exactement semblable à celui de tous les parents, était que leur enfant fût néanmoins fort bien élevée? Dirai-je, pour vous faire plaisir, qu’ils avaient atteint une fin si ambitieuse et que Jacquette avait été tenue à l’abri, par miracle, des exemples fâcheux que la vie offre en abondance aux créatures? Tant d’autres narrateurs, bien plus prisés que moi, se trouveront pour vous endormir avec ces sornettes! Pour moi, je n’accorde aucune foi à cela, et je vous déclare le résultat modeste d’une éducation due à une excellente gouvernante, propre nièce d’un évêque, nommée Mlle de Quinconas, et aux conseils d’un parrain très avisé, M. le baron de Chemillé.

Mais, non moins crûment, je vous dirai que, si éloignée qu’elle fût de la perfection, notre Jacquette, qui était née avec un bon naturel, faisait une digne et aimable jeune fille, aussi étrangère que possible, comme vous allez vous en assurer aussitôt, à toute méchante inclination.

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