Je ne lui dis pas ce qui était arrivé, ni ce que j'avais fait. Il continuait à être joyeux et confiant. Et en moi naissait parallèlement une joie nouvelle, une confiance éperdue en un sort nouveau, en un avenir providentiel... Nos deux états, presque semblables, mais contradictoires, se côtoyèrent pendant plusieurs jours, comme deux bêtes, que l'on voit s'éloigner bondissant, folâtrant, de qui l'on saurait que l'une sera par l'autre fatalement étranglée;... et je n'en pus supporter le spectacle,—moi qui savais!...—qu'à cause de l'exaltation même qui m'animait. J'étais possédée d'une joie impérieuse, égoïste, même cruelle en son irrésistible élan. Sérénité, paix, enfin! Renaissance, résurrection!... Fête en tout moi-même!... Ah! moi aussi je savais donc ce que c'était que la fête!... La joie, moi aussi je la célébrais, sans oripeaux, sans castagnettes!... C'était ma conscience qui me valait toute cette joie. Ma joie n'était ni de chanter, ni de danser, ni de crier, mais d'aller droit. Rien, rien, non, plus jamais rien, j'en avais la certitude, ne m'empêcherait désormais d'aller droit mon chemin en suivant mon commandement. Suivre son commandement sans se soucier de la route, des traverses, de la boue et des ornières, ah! celui qui n'a pas éprouvé le bonheur de faire cela, qu'il ne vienne pas me parler de ses plaisirs et de ses chétives voluptés!... Malheureux! je vous plains tous, et je ne plains au monde que vous, malheureux qui n'avez jamais entendu la voix qui commande, ou qui n'avez jamais eu l'incomparable fortune de lui obéir!...

Oh! la mystérieuse et toute-puissante voix!... L'étrange voix aussi qui, par exemple, s'était tue lorsque l'amour s'offrit sur mon chemin... et qui, aujourd'hui, me félicitait de n'être pas encombrée de l'amour pour m'élancer sur la seule route, celle qui est toute droite et absolument pure!...


[XIX]

Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me venait de renoncer à de grands avantages matériels; mon mari me suppliait de ne rien «solutionner», disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait à mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses cousins, quitte à dire non à Chauffin, mais du moins afin de ne point rompre d'une façon désobligeante pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à reprocher...»

—Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je; ils sacrifient leur fille de la façon la plus indigne!

—Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront les choses?

Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais fréquemment ce mot: on attendait toujours le secours des choses, non de soi-même.

—Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que leur dois-je, en somme? ils se sont constamment moqués de vous; ils vous bernent sans cesse; ils ne sont pour vous qu'un incessant mirage, un espoir pernicieux; ils vous démoralisent...