Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire en parlant d'elle, elle semblait n'avoir conservé que le préjugé du rang et celui du nom. C'était assez étonnant, même, chez une femme arrivée au point culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle était pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais toutes les catégories intermédiaires entre ce que l'Évangile nomme «les pauvres» et le monde auquel elle appartenait par le nom de son mari l'intéressaient très peu.
Elle faisait encore des visites dans son monde, et elle trouvait moyen de recevoir en son réduit une fois par mois. La vraie sympathie qu'elle me témoignait, c'était à l'ancienne élève du Sacré-Cœur qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne tenait pas à «voir» la femme du petit architecte. Que m'importait cela? elle m'enthousiasmait et elle était le seul être, depuis mon mariage, qui me redonnât le goût franc et pur de cette joie ineffable qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait point chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le temps, moi, j'allais la voir au moindre signe.
[XXI]
Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi tout à fait la même. Ce n'était pas qu'elle me donnât tort en ce que j'avais fait, mais, oubliant les causes, elle me donnait tort en ce que les résultats de ce que j'avais fait étaient désastreux pour notre situation, pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir comme autrefois, et certes elle m'accueillait fort bien, mais elle fut longtemps sans venir jusque chez moi: la distance, la «barrière» à franchir!... en réalité l'amicale appréhension de voir de ses yeux mon appauvrissement. Elle ne se décida, la chère vieille amie, à accomplir le voyage de Neuilly, que le jour où elle put m'apporter la nouvelle d'une assez grosse affaire qu'elle avait, dit-elle, «enlevée» pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle osa sonner à la porte de notre petite maison. Je fus témoin de son étonnement à trouver mes deux enfants poussant des cris joyeux dans le jardinet embelli et égayé par l'été. Je lui dis: «Vous voyez, les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup mieux, je vous assure!...» Il ne fallait pas lui dire cela; ce n'était pas du tout conforme à l'idée implantée en son cerveau: elle tenait notre installation modeste pour provisoire; nous n'étions là, selon elle, qu'au «garde-meuble».
La vérité est qu'elle nous rendit un immense service en procurant à mon mari la construction d'un immeuble à Passy qui commençait à se bâtir. Et cette construction en entraîna plusieurs autres. Mais madame Du Toit ne nous invita plus guère chez elle à dîner. Nous tombions. Vivoter nous était encore possible; mais nous n'étions pas de ces gens ou qui sont solidement assis, ou qui s'augmentent. Elle avait aussi de graves ennuis, je le savais, la pauvre femme: pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente? Peut-être par une délicatesse excessive, après tout, et pour ne point me manifester que je ne lui avais servi à rien, moi, dans mon ancienne croisade destinée à «ramener» son fils?... Le ménage d'Albéric n'allait plus; Isabelle, ayant cessé d'aimer son mari, devenait insupportable. Albéric se réfugiait volontiers à la maison paternelle, oui; Albéric revenait à sa mère, il est vrai; mais il revenait sans sa femme; ce n'était pas cela qu'on avait attendu de lui. Et sa femme, où allait-elle? Qu'allait-elle faire, l'impulsive Isabelle, du nom honoré des Du Toit?... Mon mari pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir, en revenant de chez ses cousins: «Isabelle prend des libertés!...» Je ne l'avais pas poussé à m'en dire davantage, mais pour qu'il m'eût dit cela, quelles libertés Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur d'apprendre au sujet de la chère petite Pipette et de son mariage possible des choses qui m'indignaient outre mesure. Madame Du Toit ne parlait plus de Pipette, plus des Voulasne, plus du ménage d'Albéric...
Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien qu'elle parlât de lui, parce que le nom de M. Juillet était sur toutes les bouches, à la suite du retentissement «injustifié,» disait sa tante, d'un ouvrage récemment publié par lui. C'était une sorte d'essai psychologique et moral, de fond très savant, mais de forme excessivement libre, et contenant des idées que la famille Du Toit tenait pour beaucoup plus mauvaises que les mauvaises. Toujours est-il que le succès du livre se trouvait organisé, à la grande surprise de l'auteur, par les milieux dont il prétendait combattre les tendances; et l'auteur se voyait renié, honni, par l'opinion à laquelle il s'était piqué d'apporter des renforts nouveaux. «Il est perdu! s'écriait madame Du Toit; il va passer à l'ennemi!»
—Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions sont louables; toutes ses conclusions saines: c'est un soldat précieux!...