—Dans son embarras, me dit-elle, il s'en était ouvert à moi... Vous savez comme elle était mal élevée et ignorante des usages: n'avait-elle pas osé lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle s'est perdue, la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à une jeune fille aussi déterminée!
Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, et à cause des faits qu'elle m'apprenait et à cause de l'opinion qu'elle en avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en eût eu comme elle!
Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles et trop sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes d'une prétendue libération des mœurs! Monsieur Juillet, si libre, lui, averti si à fond de toutes choses, recevant une lettre amoureuse d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique pour elle, il n'était qu'embarrassé!
Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil et son demi-crêpe, descendre du fourgon. Il était très ému; il nous parla immédiatement de l'état indescriptible des parents. Il doutait si Albéric réussirait à les faire monter dans une voiture pour prendre le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout à coup en présence de la pire chose qui leur pût advenir. Isabelle ne valait pas mieux que ses parents.
Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... Elle avait mangé peu de temps avant d'aller au bain... On répétait cela; on n'avait que cela à dire. Elle était excellente nageuse; elle avait fait ses preuves...
—Mais précisément à cause de sa grande expérience de l'eau, de la mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?...
—Elle était retournée à l'office manger le quart d'un plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au bain; ils se sont souvenus de ce détail après...
—C'est affreux! C'est affreux!...
A cause, précisément, de sa grande expérience de la natation, elle allait prendre son bain à marée basse et sans que personne l'accompagnât. On l'avait vue, de la villa, partir en courant sur le sable, son peignoir gonflé par la brise et le petit nœud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un papillon. Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des têtes de nageurs, et puis le canot, pareil à une coque de noix où le maître-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait au soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer son peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer... Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, à ce récit, ces deux jambes fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur dernière empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une cire!... Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et là-bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tête lourde d'une si grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille de noix s'agitât, pour que des cris s'échangeassent entre les nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger à diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: «Au secours! au secours!» Alors, tout Dinard, comme une fourmilière dérangée, descendait sur la plage, un commissaire méticuleux ayant la précaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but d'identification, la trace des petits pieds nus...
Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui contenait le corps de cette enfant chérie. Le fourgon, le coffre de bois, le transfert dans une salle spéciale de la gare, les voyageurs qui se découvraient, se signaient, le prêtre qui priait au-dessus des restes d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu n'avait jamais rien dit!... Pour quelles misérables joies avait-elle vécu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans espérance? On l'avait élevée pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument de plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... Pipette! Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, image accomplie du bonheur de vivre! vous étiez là, percée par le trait le plus noir que les plus sombres mœurs puissent décocher contre la créature humaine! Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, puisque au cœur même de son ébriété vous atteint la même blessure que dans la vie spiritualisée qui veut connaître la douleur et qui, elle, du moins, en aperçoit l'au delà radieux!