—C'est un mufle.
Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'après-midi, de me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna pas, ce qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son entrevue avec sa sœur, soit par ce que je venais de lui révéler. Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais ce fut tout. Il n'était pas surpris outre mesure; il n'éprouvait pas d'indignation qui valût un mot de plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité désormais constatée: nous aurions désormais pour intime ami un «mufle» avéré. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le palier.
Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat.
Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette porte derrière laquelle il descendait, allant à ses affaires, sans avoir ajouté un mot, elle me fit l'effet, tout à coup, d'une cloison solide, bien établie, depuis longtemps en construction, achevée à l'instant même, et dont l'achèvement me consternait cependant. Oh! ce bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis de la chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette porte; j'ai eu la démangeaison de rappeler mon mari, de lui crier: «Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, se soit conduit en «mufle» avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous? avec votre femme que vous tenez tant à conserver impeccable!... Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en vous un être moral... A la différence de votre ami, de presque tous vos amis, hélas! il y a en vous un être moral... Oh! j'en suis sûre; je veux en être assurée; c'est parce que je vous crois un être moral, que je suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas supposer le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne pas me laisser supposer le contraire!...» Mais il était parti. J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété favorablement le moindre petit signe. Mais il était parti.
Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où j'avais, à mon arrivée, pour la première fois, humé l'air de Paris, d'où j'avais interrogé,—avec quelles transes! avec quels frissons!—ce monde inconnu, fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une nouvelle venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux qu'à l'automne, ce monde, et ses allées et venues, ses arrêts, ses remous, étaient plus mystérieux que ceux d'une fourmilière. Mais, tel qu'il était, à l'automne dernier, il m'impressionnait par un certain air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce que j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'étais-je pas portée à tout interpréter dans un sens défavorable, parce que j'étais très ennuyée, très accablée, sinon malade, car à mon balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le cœur me tourna...
Je dus rentrer précipitamment, parce que le cœur me tournait. Non, ce n'était pas pour moi le moment de me mettre à juger le monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure, prostrée, presque sans connaissance et rêvant que je faisais la traversée de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double secousse soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur répugnante de la chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant bord sur bord...
Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si j'avais mis pied à terre, et, en même temps, je ne sais quel vieux courage à moi, depuis longtemps éteint, semblait-il, se ranima et prit possession de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je décidai brusquement de secouer mes ennuis, de mépriser mes misères et de tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation, quelle qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute il avait fallu une épreuve tout à fait vive pour me remettre d'aplomb.
Je me trouvais très suffisamment en train, quoique bien fatiguée et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et demie à notre rendez-vous accoutumé, rue du Caire. J'y retrouverais mon mari; il y avait chance que sa sœur n'y fût pas aujourd'hui,—l'entretien avec son frère n'ayant pas paru bien tourner;—et Grajat n'y venait plus.
Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des Lautars, de reconnaître, avant tout autre, Grajat assis et causant, à une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son buste géant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperçus qui? aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et leur parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent souvenir. Mon mari était avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise à côté de son fiancé, et c'était M. le président Du Toit qui causait, à une petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!...
Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. Ils ne l'ignoraient pas assurément, mais ce n'étaient pas des gens à modifier en rien leur vie réglée, sous prétexte qu'il y avait des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même surprendre les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence que cette réunion était concertée, et la présence de Grajat, qui n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression. Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conquérir le président Du Toit!... Grajat parlait à M. Du Toit sur un ton bien éloigné de sa façon ordinaire; le président écoutait Grajat avec une bien sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les sourcils!...