Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins Voulasne bien que j'eusse grande appréhension d'une rencontre de gens si dissemblables. Cette appréhension, je n'étais pas seule à la ressentir, évidemment, car lorsque nous nous présentâmes à l'hôtel de la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués par un petit bleu de madame Du Toit. Je ne crus guère au petit bleu, mais je reconnaissais bien là mes cousins, incapables de s'astreindre à la moindre formalité. A quoi bon, après tout, les confronter avec mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes les sortes de formalités, et si étrangers aux plaisirs que le nom seul leur en était suspect? Grand-père et grand'mère pincèrent le nez, à la porte de ces fameux cousins Voulasne, dont ils avaient tant entendu parler, mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la fortune des Voulasne. Mes parents étaient d'un monde extrêmement délicat sur la question argent, et qui se fût fait scrupule de réaliser un gros bénéfice même licite; mais ils étaient admiratifs et béats devant la richesse acquise.
Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les excuses de «Gustave et d'Henriette» d'une façon, ma foi, fort gentille. Je me souvins que la première fois que j'avais gravi ces mêmes marches de l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma grand'mère au cas où jamais elle entendrait cette jeune fille traiter ses parents comme des camarades. Eh bien! ma grand'mère était là; Pipette s'adressant à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma grand'mère faisait bonne mine, faisait même des frais pour cette petite! Pipette, devinant la curiosité des gens de province, leur fit faire «le tour du propriétaire», salons, galerie, billard, etc., et les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et grand'mère s'extasiait! Quand nous sortîmes de l'hôtel, elle avait oublié la dérobade des cousins Voulasne; elle déclarait leur habitation magnifique et leur «cadette» une enfant gâtée, c'était évident, mais «qui devait avoir un cœur d'or...»
—Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle.
La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère; l'union toute proche de cette famille avec celle du président Du Toit pour mon grand-père, inspirèrent à ma famille un optimisme curieux et une tranquillité parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans leur province, par habitude d'économies outrancières, à croire à la détresse générale, et à tendre le dos à la catastrophe sans cesse prédite par les journaux d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre de prospérité universelle qu'était l'Exposition, leur causait une espèce d'ébriété innocente.
Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage une impression tout à fait heureuse, ce fut la certitude que leur donna maman, à la suite d'une visite que nous fîmes ensemble chez le médecin, qu'ils auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit enfant.
A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour moi une autre figure.
[X]
Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les femmes, pourquoi le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si nous nous mettons à parler de cela, il faut négliger complètement le reste. Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire pendant que cela m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris le pas sur tout, et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue heureuse. Je pourrais dire: j'ai eu d'abord une petite fille, puis j'ai eu un petit garçon, et, là-dessus, en dire long, sans avoir à exprimer rien qui tienne à mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous savons ce que sont ces événements-là; et si dans le cours de ma vie j'ai eu quelques émotions, quelques épreuves dont le sens m'a paru valoir que je les cite, j'affirme que, pendant le temps que les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été la femme la plus ordinaire, la mieux disposée à trouver que le monde est bien fait, la moins désireuse de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement. J'ai eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis, clair, incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un seul, que je touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle reposante impression que de se sentir indubitablement dans sa voie, dans la seule voie, de se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce que j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons maintenues, tout le temps voulu, dans cette disposition favorable!