—Par vous-même!
—Vous en ai-je parlé?
—Il n'y a pas de danger!
Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé entre des sentiments divers. Mais j'étais contente que, sur mon mot, il eût consenti à rester. Et d'autant plus que le service que je lui demandais n'était pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui dire, à la tante Du Toit?
Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je n'eus guère de peine à le chercher: c'est que je me trouvais, vis-à-vis de ma famille, dans la même situation, à bien peu près, que ses enfants vis-à-vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma grand'mère, pleines de réticences, d'allusions, de paraboles, et d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me faisant souvenir que mon entêtement à séjourner loin d'elles était inqualifiable. Et je dus dire à madame Du Toit:
—Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas méchante, je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes parents de tout mon cœur, et cependant je les mécontente en prenant mes vacances chez vous et non chez eux!
Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre l'analogie. A son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé pour la santé de mes enfants, ce qui prime tout; si mes parents ne voulaient pas l'admettre, c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le mépris des convenances les plus élémentaires était sans excuse, sans aucune circonstance atténuante. M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse qui lui épargnait de penser, était de l'avis de sa femme; et il dissimulait, affirmait-elle, une colère froide beaucoup plus dangereuse que son désespoir à elle, impossible à contenir.
Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet ni moi, par nos arguments, pour la consoler, et il l'était non moins, que l'alliance cimentée par elle entre nous dans l'intention d'agir par la persuasion et l'exemple sur le ménage Albéric était vaine; mais l'habitude se trouvait prise chez elle, de s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et, si inutile que fût notre secours, il valait du moins à entretenir en elle une illusion très chère. Elle se reposa sur nous comme une convalescente; elle faisait tête à sa douleur quand elle était devant son monde, et réservait pour nous ses épanchements. M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me plaisais à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui imposant la corvée d'écouter sa tante et de la réconforter par des paroles mensongères comme celles qu'on adresse aux malades incurables. «Pour vos péchés...» lui disais-je, à part, en pensant à la malhonnête passion que nous soupçonnions en lui. Mais il semblait embarrassé de mon mot, il ne savait comment le prendre. Je lui trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air gauche. N'était-ce que de la nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'était de la gêne allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis qu'il était avec moi ce qu'il appelait «de service» près de sa tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, perdu son goût de sauvagerie, son humeur âpre, sa mystérieuse irritation; il était redevenu beaucoup plus simple et plus gentil; il était comme ces gens insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont une occupation. Madame Du Toit me rapporta qu'il lui avait dit: «Je me faisais scrupule de rester à Fontaine-l'Abbé...»
—Quel étrange garçon! me disait-elle.
Et je ne pouvais m'empêcher de me demander: «Est-ce qu'il a si grand'peur d'être rendu à sa liberté?... que craint-il donc d'en faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?...»