Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une chose pareille?
Parce que, comme elle avait pris la précaution de l'exprimer elle-même, parce que j'étais «la plus sérieuse et la plus honnête des femmes», parce que j'étais, moi, tellement insoupçonnable, que l'on pouvait impunément, à moi, dire une chose pareille!...
Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il est vrai, que désormais elle me ferait surveiller par mon mari. Cela m'avait, dans l'instant, un peu remuée, parce que le nom de mon mari prononcé à propos de M. Juillet, pour la première fois, communiquait une sorte de consistance à une chose qui pouvait n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même, en moi seule... Et cette idée de «surveillance» évoquait en moi celle de culpabilité, jusqu'alors étrangère... Quant au fait lui-même: que désormais mon mari m'accompagnât ou non chez madame Du Toit, en quoi m'importait-il? Je n'avais pas l'intention de mal agir.
«Les oreilles ont dû vous tinter?—Pourquoi?—Parce que... etc.» Oh! musique des mots qui font naître en nous une pensée douce! Quelle rumeur en moi à présent! Je n'avais rien éprouvé, rien, jamais, jamais, de comparable à cela. J'avais eu un amour, étant jeune fille, pour un homme qui ne s'en était pas douté et qui, lui, ne songeait nullement à m'aimer. Et puis c'était tout. Et il se pouvait qu'un homme eût reçu de moi une impression!... Oh!... Et quel homme!... lui!...
Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec un cœur si enclin à aimer, pardonnez-moi!
Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis fidèlement par où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez-moi!
C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. Vous avez mis dans l'amour trop de douceur!... Douceur, douceur! ce mot me revient sans cesse... Nous en avons tant besoin!... Mon Dieu, pardonnez-moi!
Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser même, mais je me rappelle que jamais mon cœur n'avait été ému à la caresse d'une idée comme celle-ci: «Il y a un homme qui pense à toi tendrement.» On ne peut rien imaginer de comparable à cette idée-là. Quand elle pénètre en nous, c'est comme un fer rouge qui nous brûle la poitrine, et qui cependant nous fait crier de bonheur. Ou bien c'est un fluide sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est toute changée. Nous ne nous reconnaissons plus. Mais notre âme s'échauffe et s'exalte pour les mêmes causes qu'auparavant;... ce qui nous leurre. Il se fait en nous un mélange de tout le connu avec l'inconnu... C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon Dieu!...
Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude, qu'une lueur de raison me revint. C'était en souriant que madame Du Toit m'avait parlé de son neveu! elle n'attachait pas la moindre importance aux quelques mots prononcés par elle; en les prononçant, il est très probable qu'elle pensait à autre chose; elle pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi, encore et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement parler d'Albéric... Si son neveu eût témoigné un sentiment sérieux en ma faveur, madame Du Toit était une femme d'un trop grand sens pour me le rapporter... Cela n'eût pas été conforme à sa manière. Il ne fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit à ce propos. En me résignant à cette interprétation, je sentis se dissiper mes dernières fumées; j'éprouvai un soulagement, un allégement, la sensation de me vêtir de linge propre et frais. Mais je gardais le souvenir d'avoir passé par un état auquel je ne trouve point de nom. Je sortis avec mes enfants, comme à l'ordinaire.
Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant la visite de madame Du Toit. J'avais reçu une violente secousse, oui, mais, me retrouvant après coup sur mes deux pieds, je me sentais plus d'aplomb que jamais.