Le voici. Mlle Cloque avait observé finement, et dans mille petites circonstances de l'apparence la plus insignifiante, qu'il y avait une fêlure aux principes moraux, religieux ou politiques des Grenaille-Montcontour. En quoi consistait-elle, il eût été bien difficile de le préciser; cela n'était rien ou presque rien du tout, puisque cela ternissait à peine la figure que faisait cette famille dans la société tourangelle. Néanmoins, il y avait une indéfinissable issue par où s'écoulait le suc qui maintient l'intégrité et l'originalité absolues des vieilles maisons françaises.

Le vase où meurt cette verveine
D'un coup d'éventail fut fêlé...

D'une manière générale, cela pouvait se traduire par une sorte de mollesse à soutenir certaines opinions qui, au gré de Mlle Cloque, étaient fondamentales d'une société chrétienne. C'était, par exemple, une nuance de libéralisme qui allait s'accentuant de jour en jour. On commence par être libéral en matière politique; puis on le devient rapidement en matière de religion et de morale. De là à l'opportunisme, il est clair qu'il n'y a qu'un pas. On disait couramment: les Grenaille admettent ceci, admettent cela. Bon pour ceci ou cela; mais que n'admettraient-ils pas demain? On citait ce trait bien significatif de l'aisance avec laquelle cette maison glissait à toute évolution inquiétante: à quelqu'un qui interrogeait M. le comte, à propos des récentes persécutions des jésuites: «Mais, enfin, si vous aviez encore des fils à instruire, les mettriez-vous au Lycée?» M. le comte de Grenaille-Montcontour avait répondu: «Pourquoi pas?» Et quelques-uns avaient frémi. C'était une réponse qu'il n'eût pas faite avant l'influence des Niort-Caen.

Les Grenaille observaient une prudente réserve depuis le commencement de l'affaire de la Basilique. Cependant on n'ignorait pas que le comte eût des connaissances tout à fait exceptionnelles en matière d'archéologie. C'était une question qui devait l'intéresser; il pouvait apporter aux partisans de la reconstruction de l'antique monument l'appui précieux de ses lumières. On n'osait pas l'interroger par crainte de l'entendre émettre un avis défavorable, ce qui eût été le signal de la guerre. Quant à lui, il se taisait. Lors du mouvement suscité par la lacération des plans du projet gouvernemental, la famille de Grenaille était partie pour Vichy.

Mais la question avançait; les grondements souterrains allaient aboutir à un déchirement du sol déjà si oscillant; l'heure arrivait où il deviendrait inévitable de prendre un parti. Que fallait-il pour cela? Un éclat. L'article du journal le faisait prévoir comme prochain.

Et la pauvre Mlle Cloque achevait tristement son dîner en songeant à cette menaçante perspective. La douleur de ses hautes aspirations compromises était cruellement avivée par le souci du sort de sa chère Geneviève qu'elle devait aller voir le lendemain, dimanche, à Marmoutier.

Quand elle descendit au jardin, elle ne trouva pas la seille d'eau que lui apportait régulièrement Mariette, et dans laquelle elle puisait avec son petit arrosoir afin de soigner elle-même ses plantes. Elle alla vers la cuisine et appela Mariette qui ne répondit point. Enfin, elle aperçut la vieille bonne sous le porche par où la maison de plomberie communiquait avec la rue de l'Arsenal; elle causait avec la mère Loupaing, malgré la défense que lui en avait faite maintes fois sa maîtresse. Elle se hâta d'accourir et prévint l'observation qui la menaçait:

—Mademoiselle! Vous ne savez pas ce qu'il y a? Paraît que Loupaing se présente au conseil municipal: les affiches sont commandées!

Mlle Cloque leva les yeux au ciel, en haussant une épaule.

—Loupaing, au conseil municipal! soupira-t-elle.