Les deux marches franchies, et avant de pousser les tambours de cuir noir, on trouvait, à droite, un guichet ménagé au centre d'une étroite vitrine où pendaient des chapelets et des scapulaires. En appliquant l'œil aux mauvais petits carreaux, on distinguait dans une pièce exiguë et mal éclairée, des rangées de casiers et de tiroirs, une petite table, et un «Frère à rabat bleu» fort laid, et portant sur un nez biblique une énorme paire de lunettes aux verres du même ton que son rabat, ce qui le faisait appeler communément le Frère bleu par les personnes ignorant qu'il avait reçu en religion le nom de Frère Gédéon.
La plupart de ces dames, en entrant dans la chapelle, avaient un mot à dire ou une question à adresser au Frère Gédéon. Il était le vivant répertoire de toutes les nouvelles ecclésiastiques, et sa complaisance était sans bornes. Derrière son guichet, pareil au préposé aux renseignements dans une banque ou une gare de chemin de fer, la lèvre soulevée d'un facile sourire et la courbe du nez flexible comme un arc décochant ses traits avec précision et sans cesse rebandé par un génie mystérieux, il répondait et renseignait sur les offices, sermons, bénédictions, missions, pèlerinages, déplacements d'évêques ou de prédicateurs, nouvelles de Rome, nominations, mouvement de la propagande, échelles des guérisons miraculeuses, etc., etc., au point de constituer à lui seul une concurrence appréciable à la Semaine religieuse. Beaucoup de fidèles négligeaient depuis qu'il était là de s'abonner à cet organe de l'archevêché sous le prétexte que le Frère Gédéon avait des renseignements de meilleure main.
Quand Mlle Cloque arriva pour la messe de neuf heures, au milieu d'un sombre remous de vieilles dames, elle risqua un œil au guichet, malgré l'heure avancée. Elle était si avide d'apprendre ce que l'article du Journal du Département contenait de fondé! Le Frère Gédéon se leva, contrairement à son ordinaire; il ouvrit même la porte de sa petite boutique et fit signe à Mlle Cloque: «Entrez donc, Mademoiselle...»
Le cœur de la pauvre fille battait. Qu'est-ce qu'il pouvait y avoir, mon Dieu?
—Eh bien, fit-elle, nous avons du nouveau?
—Je le crois bien! lui glissa le Frère, sur un ton confidentiel, et c'est pour cela que je ne veux pas vous le dire devant tout le monde: hier soir à neuf heures, le sous-lieutenant Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour s'est rendu aux bureaux du Journal du Département, accompagné de deux officiers, et il a souffleté le rédacteur en chef.
—Seigneur Jésus! s'écria Mlle Cloque.
Et elle ressentit à cette nouvelle un mouvement de soulagement et même d'orgueil. Cette affaire était très désagréable à cause des suites qu'elle comportait, mais elle lui donnait une haute satisfaction morale, contrairement à ses appréhensions. C'était bien, ce qu'il avait fait là, ce jeune homme; ce mouvement de bravoure chevaleresque flattait immédiatement les plus intimes penchants de Mlle Cloque. Ce ne fut qu'en se ressaisissant qu'elle se demanda: mais pourquoi a-t-il fait cela?
Les yeux du Frère bleu brillottaient derrière ses conserves, et l'arc de son nez se bandait et se détendait successivement sans qu'il prononçât un mot. Enfin, voyant l'anxiété de la vieille fille, il dit tout bas, et d'un air qui voulait signifier beaucoup de choses:
—Ce jeune homme est bien, imprudent...