—Mademoiselle Cloque! Vous devez savoir cela, vous, par vos amis. M. le comte de Grenaille n'est-il pas lié avec l'évêque d'Héliopolis?
—Certainement! certainement! fit l'héroïne de la matinée.
Elle était plus curieuse de voir sortir les Grenaille-Montcontour que le vicaire général. Selon le raisonnement qu'elle s'adressait, M. de Grenaille ne pouvait plus hésiter à déclarer son opinion, tenue jusqu'ici si scrupuleusement secrète. Et, après l'article du journal d'hier, auquel son propre fils avait attribué le sens précis d'une insinuation injurieuse à son adresse, il était inadmissible qu'il ne donnât pas à ses ennemis un éclatant démenti en se rangeant ouvertement du côté des protestataires.
On eût voulu que le vicaire général se montrât au moment où l'agglomération des fidèles dans la rue gardait un aspect imposant. Quelle tête ferait-il en face de la manifestation? C'est ce dont il serait assez plaisant d'être témoin. Quelques personnes, notamment Mlle Jouffroy, deux sœurs âgées, pensionnaires au couvent de l'Adoration perpétuelle, se déclaraient d'avis qu'on lui fournît un témoignage démonstratif du mécontentement général. Qu'entendaient-elles par là? A voir les plis courroucés de leur visage et le froncement de sourcils de ces deux filles agitées par une pieuse colère, on pouvait s'attendre à tout.
Malheureusement, le public commençait à se répandre et à se clairsemer. On vit sortir l'organiste, M. Houblon, homme maigre et haut qui prêtait gracieusement le concours de son talent à la chapelle de Saint-Martin ainsi qu'à sa paroisse. Il éleva des bras pareils à des signaux de détresse, et, suivi de ses quatre filles, se confondit dans la foule des dévotes. Le vicaire général ne paraissait point, non plus que la famille de Grenaille-Montcontour. Les chevaux du landau avaient des impatiences, et le cocher était obligé de leur faire exécuter un mouvement de va-et-vient dans la rue, tout en prêtant l'oreille à l'appel du groom établi près de la porte de la chapelle.
Tout à coup, celui-ci siffla. M. et Mme de Grenaille causaient amicalement avec le Frère bleu qui rentrait à son guichet. Mlle Cloque s'avança les saluer, et ils descendirent ensemble le trottoir en se dirigeant du côté de la voiture.
Le comte était un homme d'une soixantaine d'années, portant beau, de haute taille, le teint chaud, les cheveux blancs, le menton rasé, avec des moustaches et des favoris d'ancien blond, fort soignés, d'une vraie distinction. La comtesse était une grande et forte femme, qui eût paru obèse sans le port de grenadier qu'elle avait et qui semblait lui donner la force de soutenir allègrement toute surcharge physique. Elle conservait les dents superbes et des cheveux châtain foncé durs comme crins. Elle conduisait elle-même, chassait à courre et tenait le verbe haut. Avec cela, une mise toute provinciale: pas plus de goût pour sa toilette que pour l'intérieur de sa maison.
Mlle Cloque n'osa placer aucune parole importante. Ils causaient du beau temps qu'il faisait, lorsqu'un mouvement se produisit dans la foule. On venait de voir surgir dans l'entre-bâillement de la porte la figure ronde et rosée de M. le vicaire général. Il n'était pas encore couvert et causait assez vivement avec quelqu'un demeuré à l'intérieur.
Que de malheureuses femmes frissonnèrent! On s'attendait à un scandale.
Il salua la personne avec qui il s'était attardé et s'avança délibérément jusqu'au seuil de la chapelle, où il leva le nez, prit le vent, mit son chapeau et se dirigea pour sortir, dans l'espace libre qu'ouvraient devant lui instinctivement les manifestants. Il considéra ce recul comme une marque de respect et avança en s'inclinant légèrement jusqu'au groupe formé par les Grenaille-Montcontour et Mlle Cloque, entre le landau et une grande porte ouverte sur la cour d'un droguiste. La manifestation épiait ces quatre personnes. La pauvre Mlle Cloque blêmit, et les jambes faillirent lui manquer.