[XV]
[LE PETIT BONHEUR]
La grande route nationale, parallèle à la ligne de Paris-Bordeaux; sur un espace de cent cinquante mètres environ, des maisons à droite et à gauche: deux auberges avec l'enseigne de zinc représentant, l'une un Cheval blanc, l'autre une Lamproie; la gendarmerie avec un drapeau tricolore, également en zinc; un boulanger; la mairie, qui ne se distingue des autres bâtiments que par les affiches sur papier blanc fripé et le cadre grillagé contenant les actes de l'état civil; un renfoncement formant une petite place: l'église; un chemin de bifurcation; l'alignement reprend; on lit des réclames du chocolat Menier et du Petit Journal sur des murs gris; puis une grosse maison: quatre fenêtres au rez-de-chaussée, autant au premier et unique étage, la maison du notaire.
Les pannonceaux nouvellement dorés brillent au-dessus de la porte d'entrée.
Et après, c'est la route encore, toute droite, soigneusement entretenue, souvent déserte; au loin, la brouette du cantonnier portant un panier et un gilet à manches; un blanc troupeau d'oies qui, gravement, traverse.
C'est la Celle-Saint-Avant.
Geneviève, connue ici depuis un an bientôt, sous le nom de Madame Giraud, se tient d'ordinaire à la dernière fenêtre du rez-de-chaussée, vis-à-vis d'un petit meuble à ouvrage; et les rares passants de la route peuvent reconnaître son profil penché. Lorsque, fatiguée de lire ou de travailler, elle lève la tête et hasarde un coup d'œil au dehors, elle voit le maréchal ferrant, le marteau levé, et la croupe d'un cheval de trait présentant son sabot. L'odeur de la corne roussie l'oblige souvent à fermer la fenêtre. Parfois ses yeux demeurent longtemps fixés sur l'ardente petite flamme rouge de la forge, qui brûle au milieu d'un trou d'ombre.
«Ainsi, écrivait-elle à sa vieille tante, la vie est donc d'attendre la fin de chaque journée derrière une vitre en regardant toujours le même objet? Je me souviens de l'œil de Loupaing, du catalpa, de la petite fontaine, et de ce pauvre balai pris dans la glace! Et, en face de mon forgeron, il me semble, je ne sais pourquoi, que ces choses d'autrefois étaient un spectacle très agréable... Pourtant, cet homme qui ferre ses bêtes du matin au soir, n'a point mauvaise figure et ne me veut pas de mal; tandis que le beau-frère du plâtrier (!!!... est-ce loin déjà ces histoires-là!) te fera mourir de chagrin si tu t'obstines à ne pas le quitter. Sans compter que rien ne s'oppose à ce que j'aille dans mon jardin qui est dix fois grand comme le tien, et qui pousse! c'est une vraie bénédiction. On espère qu'il y aura beaucoup de fruits cette année... Si tu voyais les poiriers! Je pense avec joie, ma bonne tante, que lorsque nous cueillerons nos poires, ton maudit bail sera expiré, et que tu seras là, avec nous. Tout de même, si tu avais été moins «entêtée» (attrape! tant pis!) tu aurais bien pu venir t'installer avec nous plus tôt. Enfin!...
«Jules m'a encore emmenée hier avec lui en cabriolet. Ce sont des promenades qui ne sont pas bien attrayantes, car la voiture est très incommode et les chemins où il me mène sont atroces. Mais je n'ose pas refuser de l'accompagner tant il est heureux de m'avoir avec lui. Tant et si bien que j'ai attrapé un peu froid en l'attendant dehors, pendant qu'il faisait un inventaire; et je recommence à souffrir des dents. Il faudra donc bon gré mal gré que je me paie le voyage de Tours, probablement samedi prochain. Tu penses que ce sera bon gré! Jules me conseille d'y aller samedi, quoique les trains et le salon du dentiste soient bondés, à cause de la réduction sur les billets, qui est assez importante ce jour-là.
«J'ai eu la lessive cette semaine. C'est ça qui en est un tracas! Heureusement la maman Giraud m'est d'un grand secours. Elle ne vient que lorsqu'il y a à payer de ses mains. On perdrait son latin à tenter de la faire asseoir. Quant à la mettre à table avec nous, c'est une affaire d'état! et encore je suis obligée de me regimber pour l'empêcher de nous servir.