En marche ralentie, on coupait l'extrémité de la longue avenue de Grammont plantée d'arbres, et l'œil de la jeune femme embrassait d'un coup le prolongement en droite ligne: la rue Royale,—depuis peu nommée rue Nationale,—le pont de pierre, la Rampe de la Tranchée, et tout là-bas, adossé aux coteaux, le Sacré-Cœur de Marmoutier: un monde d'évocations!

Avant l'heure du déjeûner, elle était dans les bras de sa tante. Et c'étaient aussitôt des questions précipitées, superposées, enchevêtrées, un babillage sans fin que ne réussissaient à interrompre ni la sombre exaltation religieuse qui croissait chez Mlle Cloque d'une manière inquiétante, ni l'appétit que ce déplacement matinal donnait à Geneviève. A chaque fois, on eût dit qu'elle revenait d'un long voyage.

Aller chez le dentiste, après le déjeûner, était une vraie partie de plaisir. Les personnes qui la rencontraient pendant les cinq ou six heures qu'elle passait à Tours, déclaraient ne jamais l'avoir vue si gaie. Elle voulait aller partout dans une seule après-midi, chez les Houblon, chez l'abbé Moisan qui triomphait d'avoir fait le mariage, chez Madame Pigeonneau nouvellement installée rue Nationale et à qui on avait à remettre des romans en location, chez des amies de pension mariées, et jusque même à Marmoutier, souhaiter un petit bonjour à ses anciennes maîtresses.

—Mais ma pauvre enfant! tu manqueras ton train de 4 h. 55.

—Ah! bien! la belle affaire! pour une fois, je n'en mourrais pas!... D'abord mon mari sait bien que tant que tu seras à Tours et qu'il y aura chez toi une chambre pour moi, ce n'est pas la peine de me fouler la rate pour attraper le train... Ah! par exemple, si tu n'habitais plus ici, je n'y ferais pas long feu!...

Mais elle ne doutait pas que sa tante persistât à demeurer à Tours. Mlle Cloque affirmait le contraire, et son désir était sincère d'aller vivre près de sa nièce. Car elle-même ne se rendait pas compte des racines secrètes et profondes qui la rivaient aux pieds des vieilles tours de Saint-Martin, mieux même: au spectacle quotidien et passionnément douloureux de l'exhaussement pierre à pierre du monument nouveau, quitte à endurer jusqu'à sa dernière heure le voisinage et les persécutions de Loupaing.

Pour quiconque connaissait bien Mlle Cloque, il était clair qu'elle mourrait là, au milieu de ses habitudes de souffrir, et qu'elle mourrait peut-être de la mystérieuse et cruelle volupté qu'il y a à contempler avec orgueil l'outrageant triomphe de ce que l'on juge la pire chose du monde.

—Tu ne sais pas ce que je souhaiterais? avait-elle dit elle-même à Geneviève. Eh bien! ce serait de disparaître le jour où ils mettront la dernière main à leur «cabanon moderne». C'est une grâce que je demande tous les jours au bon Dieu. Je n'ai jamais compris qu'un chef survive à une défaite, et il est encore beau de mourir de la main du vainqueur, quel qu'il soit...

Dans leurs courses de l'après-midi, une fois passé le débordement des premières confidences, la tante reprenait la rengaine de ses tristesses. Geneviève, qui connaissait tout cela, écoutait d'un air distrait et répondait en décrivant la «vie de cloportes» des gens de la Celle-Saint-Avant, dont la momification prête à rire quand on y songe au milieu du bruit des voitures et du va et vient de la grande ville.

—On dit déjà la messe dans la nouvelle crypte, figure-toi, ma chère enfant. C'est M. Janvier qui l'a inaugurée. C'est un honneur qui lui revenait de droit. Il sera évêque avant peu. Quant à l'église même, on achève les mosaïques: c'est d'un mauvais goût! il faudra que tu voies ça...