Il ajouta:

—Eh bien! tu vois qu'il vaut mieux que je sois avec toi. Tu aurais été seule, ça aurait pu t'être pénible... Si, si, je sais ce que c'est.

Mais, huit jours après, quand elle revint, elle était seule. En passant devant le Café de la Ville et sans lever les yeux, elle distingua le lieutenant assis tout contre la porte, le monocle à l'œil, surveillant la rue.

Elle eut une peur inconnue d'elle jusqu'alors. Elle faillit s'arrêter brusquement et rebrousser chemin. Pourquoi? «Mon Dieu! fit-elle, que je suis donc sotte!» Elle ne s'avouait pas que, depuis des années, elle était attirée vers cette grande rue par l'espoir de le voir, lui, ou même à son défaut quelqu'un des siens. Et à l'instant où elle le voyait, elle eut voulu être à cent lieues. Elle regretta de ne pas avoir amené sa tante fatiguée. On aurait pu prendre une voiture.

Ses jambes flageolèrent en sentant que l'officier s'était levé aussitôt son passage et marchait derrière elle. Il la devança vite et fut à côté d'elle, le képi à la main.

—Madame, dit-il, peut-être suis-je indiscret; mais j'avais un grand désir de vous présenter mes hommages.

Elle avait rougi, et elle pâlissait. Il savourait son trouble insurmontable. Il demanda des nouvelles de la tante. Elle crut devoir s'informer de la santé de sa famille. Elle entendait sa propre voix trembler.

Elle fut prise de honte, d'une honte soudaine, qui la stupéfia et l'affola. Elle salua le jeune homme très sèchement et s'engouffra, comme une plume que le vent chasse, dans le couloir du dentiste.

Elle montait l'escalier sans rien voir, la conscience anéantie, son cœur faisant plus de bruit que ses pas. Quelqu'un montait plus vite qu'elle. Elle se rangea. Elle poussa un cri. C'était lui qui l'avait suivie. Il disait:

—Pardon! pardon!... Je ne pouvais pas vous quitter comme cela... Je n'aurai peut-être jamais l'occasion de vous revoir... Je... Je vous aime toujours.