Il s'aperçut que le mot qu'il venait de prononcer s'emparait de toute l'attention de Geneviève.

—Non! non! insista-t-il. Il y a une femme qui nous est destinée, et si on la manque, toute la vie est gâchée...

Elle trouva cela joli. Ses yeux remontèrent à ce niveau de l'espace où elle avait coutume de rencontrer les rêves. Elle semblait regarder une des têtes de femmes au pastel. Elle la voyait tout juste pour recueillir sur ces traits séduisants les songeries qu'elle avait eues ici durant les heures d'attente; et à toutes ces songeries, Marie-Joseph était mêlé. Aujourd'hui, il était là; il lui parlait d'une voix émue; il s'échauffait; il s'approchait d'elle. Même, elle avait déjà retiré sa main qu'il essayait de prendre. Dans le petit mouvement, elle avait rencontré les yeux du jeune homme, et vu le beau serpent d'or qui ondulait sur sa lèvre.

—Allez-vous-en! disait-elle encore.

Mais elle ne pensait même plus à ce qu'elle disait. C'était à peine si elle distinguait les paroles brûlantes que lui-même prononçait. Dans le temps de quelques secondes, c'étaient ses trois années de torture d'amour qui lui revenaient, jusque dans leurs moindres détails, avec une précision qui lui incisait la chair à nouveau, et une abondance qui l'étouffait. La rose et la goutelette de sang, la brusque entrevue chez Roche, la lettre de la tante mise à la boîte, les papiers du pupitre, le long hiver, le profil dans le catalpa, et jusqu'à la vue de la frise de faïence, au concert militaire, pendant que Jules Giraud parlait du sabotier!... Et son existence dans le village perdu: le maréchal ferrant, le tilbury du vétérinaire et la promenade du diabétique; les lessives étendues dans le jardin clos de murs, et l'ombre émouvante des nuits sur la campagne, que les trains balafraient d'une longue écorchure: pas un souvenir, pas une image, pas une parcelle du temps ou de l'espace, pas une minute de ses jours ou de son sommeil qui n'eussent été imprégnés du regret de lui, du secret et fol espoir de seulement lui parler un jour! Si elle ne lui disait pas tout cela d'un coup, dans cet instant unique, où elle respirait son souffle et sentait le parfum de ses cheveux, il était donc inutile et vain d'avoir vécu ces longues heures de martyre solitaire, et combien il était vain de recommencer à vivre après cela!

Elle croyait qu'elle allait le lui dire, qu'elle allait s'abandonner en dépit de tout; elle entr'ouvrait les lèvres.

Elle prononçait:

—Allez-vous-en! allez-vous-en!

De l'autre côté de la porte, les pesées rythmées de la pédale, mêlées aux «ahan... ahan...» de la femme, et au léger murmure explicatif du dentiste, accompagnaient en sourdine le colloque haché et fiévreux.

Geneviève dit encore: