Elles étaient passées, en discourant avidement avec Mlle Zélie, dans le second salon, ce qui fit que Mlle Cloque trouva la première pièce vide. Elle tremblait un peu. Elle franchit la porte, entre les bocaux de chocolat praliné et les boîtes de sucre d'orge, par où elle avait vu s'avancer un jour toute la famille de Grenaille-Montcontour. Elle lut immédiatement, et malgré sa vue basse, la plus grande gêne sur tous les visages, y compris celui de Mlle Zélie.
Elle s'avança néanmoins. Sa grande honnêteté rayonnait sur sa figure. Son cœur débordait. Elle sentait tout le Ciel se réjouir avec elle. Elle souriait. Elle tendit ses deux mains franches, et elle dit sur un ton qui faisait justice de toutes les malheureuses petites querelles humaines:
—Voyons! Nous ne nous embrassons pas?
Ces demoiselles témoignèrent un ahurissement complet. Simultanément, elles croisèrent les mains en les retournant à l'envers et abaissant les bras. Elles eurent des yeux troubles, se regardèrent, prirent à témoin Mlle Zélie qui cachait, elle aussi, une certaine émotion, en souriant à tout le monde.
La cadette poussa une exclamation:
—Eh bien! ma chère, voilà ce qui s'appelle de l'aplomb!
Mlle Cloque qui gardait ses deux mains ouvertes, en offrande généreuse, dit encore:
—Je ne m'attendais pas à être accueillie de la sorte... J'étais là-haut, chez le dentiste, avec ma nièce qui vous a aperçues par la fenêtre... Je n'ai pas résisté à un grand désir... A mon âge, il faut saisir les occasions par les oreilles. J'ai pensé que Notre-Seigneur m'envoyait celle-ci pour pratiquer son divin précepte: aimez-vous les uns les autres...
Les deux sœurs étaient en ébullition. L'aînée, sans délier ses mains unies à rebours par l'indignation, sautillait sur place en branlant la tête. La cadette se démenait, courait jusqu'à son récent poste d'observation, revenait précipitamment regarder sous le nez l'infortunée messagère de paix. Elle dit, semblant cracher chacun de ses mots:
—Mais, Mademoiselle Cloque, vous exercez là un métier qui n'a guère de nom!...