[LA MAISON DE LA RUE DE LA BOURDE]
Mlle Cloque habitait une petite maison de la rue de la Bourde, derrière les Halles et les ruines de l'église Saint-Clément qui tenaient encore debout à cette époque. La rue de la Bourde n'était qu'un passage assez étroit allant des Marchés couverts à une caserne de chasseurs à pied; elle formait un boyau sombre et tortueux entre de très hauts murs de jardins ou de pauvres logements. Il y avait en face de chez Mlle Cloque un savetier que l'on voyait travailler à toute heure derrière sa rangée de chaussures ressemelées, sans que l'on pût savoir à quel moment ce diable d'homme prenait ses repas ou se reposait. Un peu plus bas, et enclavé, pour des raisons inconnues, dans ce quartier quasi indigent, se trouvait un assez bel hôtel particulier appartenant à M. le marquis d'Aubrebie, petit vieillard assez spirituel et dont la femme était folle. M. d'Aubrebie et sa voisine Mlle Cloque ne s'entendaient sur aucun point, mais se voyaient assidûment. Il ne se passait guère de journée sans qu'on pût les apercevoir de la rue, l'un en face de l'autre, à une petite table de jeu où ils faisaient régulièrement et successivement deux parties de bésigue et une partie de dames ou deux, selon que la marquise, qui ne quittait point son hôtel, agitait un mouchoir à sa fenêtre, ou consentait à rester tranquille. La pauvre femme, d'une famille ultra-légitimiste, et dont le cerveau avait toujours été débile, avait perdu la raison en 1873, au moment où s'agita et se résolut d'une manière irrévocable la question de la restauration de la royauté. Quand son mari n'était pas près d'elle, elle le confondait avec le roi absent, se lamentait, et faisait monter les domestiques pour leur demander s'ils pensaient que cette période d'anarchie pût durer longtemps, enfin s'impatientait jusqu'à faire à la fenêtre, du côté de l'exil, des signaux désespérés à l'aide d'un mouchoir qu'elle croyait être un drapeau blanc. Mlle Cloque, l'œil aux aguets, prévenait le marquis. Il interrompait la partie et rentrait mélancoliquement. C'était le rétablissement de la monarchie.
Et Mlle Cloque restait seule. S'il était encore de bonne heure, elle prenait sur une petite étagère un livre de dévotion ou quelque ouvrage du grand homme qui avait été le culte de sa vie Atala, René, ou les Mémoires d'Outre-Tombe; et elle s'asseyait à sa fenêtre dans un fauteuil de cretonne imprimée, pareil aux tentures de la chambre. Les larges feuilles d'un catalpa haut comme la maison se balançaient doucement sous ses yeux, presque au ras de la fenêtre; et, selon les caprices de l'air, elle apercevait, entre les branches, une petite fontaine située au milieu de la cour du locataire voisin. Cette fontaine à double vasque de bronze, coulait nuit et jour, et son maigre murmure monotone avait souvent flatté les rêves et l'imagination facile de celle qui, à quinze ans, se jetait aux pieds d'un poète. Elle s'efforçait de faire abstraction du bruit du savetier de la rue de la Bourde, de celui des plombiers de la rue de l'Arsenal et des gémissements d'une scierie mécanique que l'on entendait à certaines heures; et la chute régulière et rafraîchissante des gouttelettes dans le bassin lui évoquait des images du Jourdain où René s'était baissé puiser une bouteille d'eau, ou bien la transportait au pays d'Atala.
Des songes, c'était toute sa vie. Elle avait passé au travers de la réalité grâce à l'agilité de ses facultés imaginatives et à l'ardeur de ses désirs. Elle avait été garantie de la marque déprimante que laisse infailliblement la compréhension des grises et misérables nécessités.
Elle portait une sorte de velouteux duvet moral, que l'on ne saurait comparer qu'à cette blonde lumière qui orne les joues de l'adolescence. Elle avait gardé l'âge de tous les élans, de toutes les générosités, l'âge où l'homme ignore l'impossible.
Elle ne s'était point mariée, non qu'elle fût laide ou méprisante, mais parce qu'à la suite d'une enfance délicate, le bruit s'était répandu qu'elle manquait de santé. D'excellentes amies de la famille assez généreuses pour s'intéresser beaucoup à elle, avaient contribué, à force de bons soins, à affermir cette opinion contre quoi rien n'avait prévalu.
La vulgarité des hommes l'avait consolée du célibat. Longtemps, cependant, elle avait espéré le héros que rêvent les jeunes filles. Il en existait, puisqu'elle avait approché un Chateaubriand.
Elle était demeurée près de son frère qu'elle adorait. Il s'était marié, avait eu des enfants; elle avait vu se dérouler à côté d'elle l'épisode d'un court bonheur; puis des deuils, des malheurs de fortune étaient survenus qui avaient réduit la famille à une nièce, Geneviève, grande jeune fille de dix-sept ans, achevant son éducation au pensionnat du Sacré-Cœur de Marmoutier.
Souvent, avant l'heure de dîner, Mlle Cloque descendait, sous le prétexte de jeter un coup d'œil à la cuisine, causer avec sa vieille bonne, Mariette.
—Ah çà! voyons, Mariette, qu'est-ce que ça sent donc?