—Dis donc, ma bonne, as-tu prévenu monsieur le proviseur que ses volumes seront prêts pour les quatre heures?
—Oui, oui, dit Mme Pigeonneau qui se hâta de baisser la tête en inscrivant des chiffres sur une facture.
Mais quelques fines mouches s'étaient aperçu qu'elle avait rougi légèrement à cause de l'impair que venait de commettre son mari en risquant une allusion à l'établissement de l'État.
—Comment! dit une dame pincée qui venait d'entrer. Vous fournissez le Lycée, à présent?
Cette phrase amère était prononcée par Mme Bézu, personne importante et qui avait été candidate à la présidence de l'Ouvroir en même temps que Mlle Cloque. On la soupçonnait de jalousie.
—Oh! se hâta de répondre Mme Pigeonneau, sans redresser encore la tête, ce n'est rien: de simples impressions en or sur volumes de prix; vous savez: deux petites branches de laurier et en dessous: «Offert par le conseil général.» Il n'y a que mon mari qui fasse ici ce genre de travail, vous comprenez, on ne peut pas refuser...
Et, comme ce petit incident était suivi d'un silence, Mme Pigeonneau ajouta ingénuement:
—Encore, pour les branches de laurier, leur avons-nous mis celles qui nous servent pour les Révérends Pères Jésuites...
—Mme Pigeonneau! s'écria le marquis, après cette réflexion charmante, vous êtes adorable et Pigeonneau est le plus heureux des hommes.
Cela fit rougir encore Mme Pigeonneau toute courbée sur le pupitre de la caisse, au point qu'on ne voyait d'elle que ses beaux cheveux, le bout de son nez, et sa gorge bien serrée qui caressait les feuilles commerciales. Mais le libraire n'entendant point les allusions spirituelles, rentra à la reliure sans faire attention à ce que l'on disait, et rassuré quant à lui, du moment qu'on ne se battait pas.