[VII]

[AUTOUR D'UNE BÉNÉDICTION DU SAINT SACREMENT]

Ce n'était pas à Saint-Martin qu'il y avait ce soir-là bénédiction du Saint Sacrement, mais à la chapelle du couvent de l'Adoration perpétuelle. On s'y rendait par une petite rue située derrière les halles et nommée rue Rapin, ou familièrement «la Mort aux Dévotes», à cause des bronchites qu'y prenaient ces dames en hiver. Très étroite et sinueuse, garantie du soleil par les vieux hôtels qui l'étreignaient, elle recevait les courants glacés de quelques méchantes ruelles avant d'aller aboutir à la rue Descartes, presqu'en face du droguiste dont le sort était lié à celui du magasin Pigeonneau.

Mlle Cloque, parvenue au tournant de la rue Rapin, aperçut, en face de la porte de la chapelle M. l'abbé Moisan chapelain de Saint-Martin, son directeur de conscience, arrêté à causer avec le sous-lieutenant Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour. La fatalité voulait qu'elle tombât aujourd'hui sur quelque membre de cette famille. Dans le passage où trois personnes de front se cognaient les coudes, il ne fallait pas songer à éviter la rencontre.

Ces messieurs, d'ailleurs, vinrent vers elle aussitôt qu'ils l'eurent reconnue, l'un son chapeau, l'autre son képi à la main.

Le sous-lieutenant de dragons était en petite tenue de cheval, éperonné et botté. De sa cravache il se taquinait la cuisse; en parlant au prêtre, il avait laissé tomber le monocle. Il était grand, bien fait, élégant. Il avait une jolie figure avenante, le teint doré, la moustache blonde déjà longue, ondulée au fer, très soignée, un nez dont on n'avait rien à dire, les cheveux en brosse, coiffure alors à la mode, et des yeux bleus un peu foncés, non d'un beau bleu à la vérité, mais qui vous regardaient bien en face. Dès le premier abord, la personne la moins prévenue avait la certitude que le jeune officier n'était pas l'inventeur de la poudre, mais se sentait disposée à dire de lui: «un brave garçon!»

Il parla tout de suite à Mlle Cloque, comme si de rien n'était. Il s'informa de sa santé, de son entourage; il avait coutume de la taquiner un peu cavalièrement à propos de son ennemi Loupaing; son intention était d'amener le nom de Geneviève dont il attendait que la tante parlât la première. L'abbé Moisan qui était rond en affaires, vint à son aide, en faisant de petits yeux significatifs. Mlle Cloque répondit d'une façon si brève et si sèche que les deux hommes furent étonnés. Le chapelain se tenait, par apathie naturelle autant que par prudence, à l'abri des querelles qui divisaient ses pénitentes, et il était clair que Marie-Joseph, avec l'insouciance de sa jeunesse, n'attachait pas d'importance à ces histoires.

Mlle Cloque qui ne voulait toutefois rien cacher et qui avait le parler net, trouva que le moyen le plus prompt d'éclairer le jeune homme sur les causes de sa présente réserve, était de le féliciter de la conduite qu'il avait tenue «aux débuts des événements» et qui avait été en opposition directe avec les agissements paternels.

—Aux débuts des événements? fit Marie-Joseph, semblant chercher dans sa mémoire. Ah! parfaitement, mademoiselle, voilà comment c'est arrivé. J'avais été prévenu qu'un certain X..., appartenant au Journal du Département, en voulait à papa, et qu'il se vengerait prochainement. Vous comprenez? Je n'attendais que le coup. Un soir, les camarades me montrent le journal au café, en me disant: «Ça y est!»—«Bon! je finis la partie et je vais giffler mon homme; qui est-ce qui vient avec moi?» Deux de mes amis se nomment; l'un d'eux lit l'article et me prévient: «Dis donc! c'est assez sale...»

—«Ça ne m'étonne pas de l'individu.» Je règle les consommations. On me dit: «Mais, lis tout de même, au moins.» Je lis et ne comprends pas un traître mot: «C'est de papa qu'on parle, là-dedans?...» Les uns répondent: «Dame! puisque tu étais prévenu du coup!...» Les autres me font: «C'est idiot.» Vous comprenez? Suffisait qu'il y eût un camarade ayant dit oui pour que je lave ça à grande eau. Nous partons; je demande l'auteur: on refuse de me le nommer. Je fiche ma main par la figure du rédacteur en chef. Échange de cartes. Le lendemain: explications. Journaliste affirme pas question papa; de son côté, papa furieux, menace couper les vivres, et patati et patata! Moi, vous comprenez? me moquais du reste: j'étais quitte vis-à-vis de l'honneur. Et voilà! dit-il, en se cinglant la botte d'un coup de cravache.