—Je n'ai pas eu l'honneur de voir Mme la comtesse, dit froidement Mlle Cloque.
Mais Marie-Joseph ne comprit pas. Il dit seulement, avec les mêmes yeux pleins de sous-entendus très clairs qu'il avait eus en prononçant ces mots pour la première fois:
—Elle aura beaucoup regretté. Elle avait des choses à vous dire...
Et il eut un sourire heureux. Il était tout content à l'idée d'un mariage auquel il ne voyait pas d'inconvénient, lui. Évidemment la jeune fille lui plaisait. Il ne tenait pas à une dot, du moment que papa avait dit que «ça s'arrangerait très bien comme ça». Il n'avait quitté sa mère que pendant les années de Saint-Cyr; les jeunes époux vivraient à la maison paternelle; il y aurait deux enfants gâtés au lieu d'un. Il ne voyait pas plus loin. Il trouverait même une économie à supprimer sa «chambre en ville». Et il était pressé. En honnête garçon qu'il était, peut-être évitait-il de nouer avec une maîtresse, dans la pensée qu'il aurait bientôt une gentille petite femme à lui.
Mlle Cloque le quitta brusquement, sur son dernier mot, en lui faisant un bref salut.
—Je vais être en retard à la bénédiction, dit-elle.
Et elle se confondit avec plusieurs dames qui pénétraient en même temps qu'elle dans le couloir humide et sombre.
Mlle Cloque n'avait point ici de chaise particulière et tâchait ordinairement de se placer au hasard de son arrivée, autant que possible dans le voisinage de Mlles Jouffroy qui étaient là chez elles, ayant, en qualité de pensionnaires du couvent, le droit d'entrer à toute heure, par le couloir même des religieuses. Celles-ci ne paraissaient point au rez-de-chaussée abandonné au public, hormis deux d'entre elles qui se relevaient d'heure en heure devant le Saint Sacrement perpétuellement exposé. Elles occupaient une tribune située très haut, au fond de la nef, et se prolongeant à droite et à gauche en galerie étroite. Sur les murs grossièrement blanchis à la chaux, on distinguait à peine, là-haut, les deux longues théories de sœurs vêtues de flanelle blanche qui venaient s'agenouiller silencieusement à la queue leu leu. Leurs chants limpides et frais tombaient tout à coup comme une chute d'eau soudaine sans qu'on les eût aperçues ou entendues venir.
La dévotion, passée à l'état de pratique favorite, tend à se réfugier dans les plus petits sanctuaires, comme l'avait naïvement exprimé Mariette en faisant observer à sa maîtresse qu'elle ne mettait jamais le pied dans «ses cathédrales». Sans doute Mlle Cloque obéissait depuis longtemps à cette loi en fréquentant plus assidûment Saint-Martin et la chapelle de l'Adoration que l'église de Notre-Dame-la-Riche, sa paroisse. Et il est probable que si le ciel eût permis qu'elle vît réalisé son vœu de reconstruction de la grande Basilique, elle n'eût jamais trouvé sous ces immenses voûtes le doux frisson d'intimité divine que lui procurait l'exiguïté même de ces murs familiers. Mais, ce que Mlle Cloque ne s'avouait pas non plus à elle-même, c'était que son assiduité à la chapelle de l'Adoration redoublait, depuis quelque temps, et que la cause en était qu'elle boudait Saint-Martin.
Elle boudait du moins le Frère bleu qui tenait à Saint-Martin une place considérable. Depuis qu'il était avéré que le préposé à la petite boutique d'objets de piété jouait un rôle militant dans la propagation de l'idée du Chalet républicain, il répugnait aux ferventes basiliciennes de passer en face du guichet de leur redoutable adversaire. Et, peu à peu, sans se donner le mot, sans même peut-être y prendre garde, sous les mille prétextes ingénieux que l'on se donne à soi-même pour agir, elles émigraient vers la petite chapelle voisine. Cela avait commencé par la messe de neuf heures du dimanche, où l'on ne voulait plus, bien entendu, se retrouver en face de M. Janvier; et cela gagnait les offices de la semaine.