8 août.
Je ne rêve jamais d’elle. En me promenant, parfois, je piétine de rage, ou bien, à ma table même, je cogne le sol, de mon talon, avec colère, parce que sa forme chérie m’apparaît, mais toujours de dos. Elle ne se détourne pas de moi : elle s’en va ; elle a à faire ailleurs.
9 août.
Seul, par un temps doux, voilé, je suis adossé, ce matin, à une falaise de sable au bord de la mer.
Toujours non satisfait, toujours triste, toujours inquiet, me voilà revenu ici, comme chaque été, et je crois voir, sur la mer et le ciel confondus, l’immense cadran d’une horloge dont l’aiguille marque le chiffre qui signifie un an écoulé.
Dans un moment de paix, durant une trêve de tous les mouvements humains, et quand j’aspire, de toute ma fatigue, au silence, le grand murmure de la mer basse semble me dire que le silence, jamais je ne le goûterai. Il vient de la mer, à deux cents pas de moi environ, un bruit clair, fait de sons argentins minuscules, quasi gais, chacun pris à part, déchirants dans leur ensemble : j’y reconnais les rires, les cabrioles et les singeries de la vie en commun… Et de beaucoup plus loin vient un sourd et large grondement pareil à des orages ou bien au grave ronflement d’une conque marine : cela est à peine perceptible, cela est monotone, mais, si l’on prête l’oreille, c’est une mélopée sombre et pathétique, une plainte d’abord, sur une note grêle et répétée, puis qui s’enfle, puis qui s’exaspère comme le cri de la sirène dans le brouillard, et pour revenir sans cesse à la petite note initiale, grêle, monotone, fondamentale : ce bruit lointain, c’est mon âme même, et c’est mon amour. C’est moi, grondant et douloureux, que cache incomplètement la troupe aux menus mouvements de son argentin, et qui joue en famille la comédie quotidienne…
Le soir.
Ce n’est pas de l’infini que je sens l’hostilité ; ce n’est pas Dieu qui m’effraie, car entre l’univers sans borne, l’idée divine et moi-même, à quelque modestie que je me réduise, il y a comme une secrète entente, le souvenir ou l’espoir d’une entrevue où un mot essentiel — ne fût-ce que : « j’admire » ou « j’adore » — pourra être échangé ; et enfin il y a, me semble-t-il, la qualité de mon amour… Mais c’est de ce monde, si proche de moi et si étranger, qui me fait fête, à qui je souris, mais sans que je l’aime ni qu’il m’aime : c’est lui mon ennemi…
10 août.
J’ai reçu d’Aix des cartes postales, en échange de celles que j’ai envoyées à Aix… Joli pays, Aix, je ne dis pas non ! Jolie invention, la carte postale : sous le prétexte que tout le monde la peut lire, on y écrit banal comme entrefilet de journal, et la lettre fermée, à présent, prend une importance !… Y recourir, c’est confesser qu’on a des cachotteries.