Non, en vérité, je n’ai pas vu en elle ! Mais, de mille petits faits, je conjecture qu’elle pense de moi précisément ce que j’ai si longtemps pensé d’elle, — et c’était dans les moments où je croyais l’aimer le plus : — « C’est surtout sa pensée que j’aime… » Ne croyais-je pas, par cela seul, la combler d’amour ?… Et moi, je n’en suis pas satisfait !…
18 septembre.
Elle ne craint pas de se montrer avec moi. Nous sommes sortis plusieurs fois, seuls, dans la campagne, et en ville. Pas un autre être ne fut plus sûrement créé pour m’appartenir. Pas un homme, à moins qu’elle ne m’en cache bien adroitement le souvenir, ne fut mêlé si étroitement que moi à sa vie…
Ah ! qu’est-ce donc qui m’empêche de lui dire, en nos causeries si libres : « Voyons ! j’ai plus de force aujourd’hui : expliquez-moi pourquoi vous ne croyez pas m’aimer ?… » Mais je me pare de l’orgueil de n’avoir pu, là-dessus, supporter davantage…
19 septembre.
Elle plongeait une lourde vieille louche d’argent dans un bassin où des fraises flottaient sur le champagne, et, en même temps, elle soutenait la coupe qu’elle allait m’offrir. Nous étions seuls dans la petite salle à manger de la villa Cervollet no 2 ; la dentelle de sa manche trempa dans le liquide ; je vis l’accident, mais négligeai de le signaler aussitôt, et ne fis : « Oh ! oh ! » que lorsqu’elle avait déjà retiré la louche et en versait le contenu dans la coupe. C’était faire : « oh ! oh ! » un peu tard, l’opération étant délicate, les deux bras tendus, occupés, la louche pesante et mal commode. Madame de Pons vit le champagne se répandre, par la dentelle, goutte à goutte, sur la nappe, et prit un air si désolé que je me précipitai pour étancher la dentelle humide avec n’importe quoi, mon mouchoir. Mais je n’avais pas achevé de presser la dentelle, que je tombai comme un homme ivre, la bouche au creux de ce bras demi-nu…
Elle dut reposer la louche dans le bassin, la coupe sur la table, mais je n’en vis rien. Nous nous trouvâmes, madame de Pons et moi, assis, chacun sur une chaise. Elle frappait, avec trois doigts, de petits coups sur sa poitrine. Je crois que son cœur battait fort et la gênait ; ses yeux me parurent cernés ; je la vis tout à coup sourire et elle dit simplement :
— Eh bien, voilà !…
Son ton, son visage, son geste commentaient ces mots si peu lyriques et qui me parurent grands. Cela signifiait :
« Je m’attendais, vous le pensez bien, à ce qui est arrivé : cela était inévitable ; je m’y suis exposée en vous laissant vivre si près de moi. Et, vous voyez, je ne récrimine pas, je ne vous fais aucun reproche… Mais cela va tout nous gâter… »