Mais comme je sens bien que, sans le secours de la fiction, une âme se raconte incomplètement au dehors ! Quand aucun œil humain ne devrait jamais voir le papier sur quoi j’écris ces lignes, je n’écrirais pas sur ce papier les quelques mots qui sont plus pour moi que tout ce que j’y ai écrit.

Mon bonheur est si grand que je suis devenu tout à coup pareil aux gens qui sont nés heureux : je me repais du moment présent.

20 novembre.

L’homme ne sait ce qu’est aimer qu’après qu’il a été menacé de ne plus aimer jamais. Une si épouvantable alerte, comme le danger imminent de la mort, projette un éclair seul capable de nous signaler l’étendue et la beauté de ce que nous allions perdre.

Que des jeunes gens puissent aimer ? Avec toutes les grâces de l’inconscience, oui, sans doute : ils cueillent un fruit en jouant, en folâtrant ; ils le gaspillent, ils le jettent derrière eux, l’ayant mordu à peine. Mais c’est nous, attardés, venus par derrière, qui le savourons jusqu’à l’amertume exquise du noyau.

22 novembre.

Je songe au jour où elle est venue là pour la première fois, où elle a monté l’escalier de ma maison !… Cette porte s’est ouverte et elle est entrée. Il faut que je me remémore cela : c’est une image que je veux revoir quand je mourrai.

Je n’ai pas remarqué, à ce moment, la couleur de sa robe ; je pensais seulement : « C’est elle, c’est son visage, son corps chéri… sa longue jambe faisant un pas pour moi !… »

Puis, en moi-même, je la remerciais d’être entrée en souriant, sans avoir l’air d’accomplir un sacrifice, sans aucune comédie.

Elle a pris l’air de la pièce, elle a regardé le dos de mes livres, mes gravures, mes photographies, mes statuettes, et puis elle m’a dit un mot qui m’a inquiété, depuis :